Journal, #3 (février 2019)

14 février

J’ai été me promener à l’Apple Store des Champs Élysées. C’est un très bel endroit, mélange d’ancien et de moderne, aux lignes de perspective assez folles confinant parfois au vertige. S’y croisent des centaines de personnes, clients potentiels ou simples curieux, rêvant de posséder ces machines perfectionnées qui trônent au bout de nos doigts tels de fiers empereurs. Mais les prix aussi sont vertigineux. Je m’interdis d’envisager ce genre d’achat, même à crédit, c’est devenu trop d’argent – presque un salaire, même pour le moins perfectionné des smartphones. Il y a eu une rupture : Apple assume pleinement désormais de fabriquer des appareils pour les riches, ou pour celles et ceux qui n’ont pas peur de s’endetter. Avoir des enfants a modifié mon rapport à l’argent, je crois. Je ne peux plus le dépenser pour moi seul.


15 février

Rêve complètement fou cette nuit, digne d’un tableau de Bosch ou d’un épisode de Shingeki no Kyojin : j’assistais à la lutte dantesque d’une poignée de soldats médiévaux, retranchés dans les ruines d’un château-fort, contre des titans extraordinaires et fantasques – l’un d’entre eux était une sorte de sosie déformé d’Edgar Poe, l’autre un squelette, un autre encore doté d’yeux disproportionnés… Les soldats, si terrifiés qu’ils en pleuraient comme des enfants… et les géants, goguenards et grotesques, comme d’immenses pantins désarticulés… et moi au milieu, comme étranger au spectacle, ou plutôt là en spectateur. Ni peur ni horreur : juste une sorte de fascination amusée.

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Journal, #2 (février 2019)

8 février

J’ai lu quelques romans vieillesse ces dernières semaines, pour la plupart des « grosses sorties », des prix littéraires, des bestsellers. Je les parcours comme je lirais des notices d’utilisation d’appareils ménagers. J’en arrive à la conclusion que, dans mes lectures comme dans ce que j’écris, je recherche une certaine forme de transcendance. Et le roman d’aujourd’hui, celui écrit pour les adultes, qui a les faveurs des journaux et des libraires, a renoncé à tout idéal de transcendance. On ramène toujours l’être humain à ce qu’il a de sombre, de matériel, de méprisable. On le considère comme un tas de chair déjà en putréfaction à peine né, qui ne peut souhaiter de la vie que de souffrir le moins possible et qui gémira tout du long. On enrobera cette médiocrité de mots savants comme « mélancolique », « désabusé » ou « cynique », et on fera passer le renoncement pour de l’intelligence. J’aime la littérature qu’on écrit pour les enfants (celle que les adultes lisent en cachette), parce qu’elle porte intrinsèquement en elle la promesse de grandir, et de se grandir. Les héros enfantins font preuve de courage, d’abnégation, de sens de l’honneur, se mettent en danger pour sauver ce qu’ils aiment : ils le font parce que ce sont des valeurs que les auteurs voudraient inculquer à leurs lecteurs. À quel moment abandonne-t-on le courage ? Les histoires sont des chemins que nous sommes, en tant qu’auteurs, chargés de baliser. Je n’ai aucune envie de défricher un trottoir parisien éclaboussé de crotte de chien. Il en va de même pour le culte de la vraisemblance. Je veux que mes histoire soient crédibles, pas forcément vraisemblables.

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Journal, #1 (février 2019)

Après Thierry Crouzet et Valéry Bonneau, qui tiennent tous les deux un journal mensuel très intéressant, je me lance à mon tour. De par leur format de publication concis et lapidaire, les réseaux sociaux ont (re)créé un espace pour les petites choses à dire, celles qu’on ne veut pas nécessairement développer dans un article ou un livre. À se priver de Twitter et de Facebook, on ressent un manque à ne plus pouvoir parler de ces petits riens, parfois éclairants pourtant.

Et soudain le parallèle m’apparaît flagrant : avant les réseaux sociaux, les gens tenaient des journaux.

Petite différence par rapport à mes confrères : je ne me force pas à produire un journal de façon mensuelle ou hebdomadaire. Quand j’estimerai que j’ai assez de matière à une publication, je lancerai la mise en ligne.

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⭐ En 2019, fabriquons une nouvelle manière de nous parler !

Adieu Facebook, Twitter et Instagram. Assez, de nourrir ces machines à dollars qui sabotent notre capacité d’attention, manipulent nos egos, algorithmisent notre vision du monde, de la réalité, et qui s’approprient nos vies privées pour les transformer en fortunes. Il n’est plus question de soutenir des entreprises qui nourrissent nos instincts les plus bas pour générer du trafic – de l’« engagement » : notre colère est le bois duquel naissent ces incendies, et elle est à ce titre encouragée, valorisée même.

Nous sommes les ouvriers de ces empires, que nous consentons à construire de nos propres mains. Et pour quelle récompense ? Celle, illusoire, de « nouer du lien » et de « rester en contact », et parfois même, pour certains, celle de « faire notre promotion », d’atteindre la « célébrité ». Les yeux rivés sur nos compteurs, nous nous enfonçons dans la solitude des foules. Nous crions de plus en plus fort. Mais lorsque les oreilles s’habituent, plus personne n’écoute. Nous entretenons le rêve d’être tous et toutes liées, alors que souvent nous ne nous observons qu’à travers une fenêtre muette et lointaine.

Mille contre-exemples pourraient m’être opposés, le mien en premier. Les réseaux sociaux ont compté pour une part importante dans mon travail. Chaque jour, des amitiés s’y créent, des histoires d’amours s’y dessinent, des vocations y naissent. Mais ces évènements, je crois, ne sont que d’heureux accidents : tout peut paraître beau vu de très près. Les rouages n’y sont pour rien : la faute incombe à la mécanique, et à son ingénieur.

Pour toutes ces raisons, j’ai supprimé mes comptes de réseaux sociaux. J’avais parfois l’impression de m’y perdre, d’y diluer facilement mes joies et mes colères aussi, alors que j’en aurais tant besoin pour écrire. L’illusion de rester en contact ne tenait plus : à quoi cela sert de se dire « ami » avec quelqu’un sur Facebook quand on ne lui a pas parlé depuis dix ans ? Revenir au temps présent, c’est aussi prendre soin de nos liens.

Je me suis donc lancé un défi pour 2019 : réussir à rester en contact avec vous. Par le biais de ma newsletter notamment, à laquelle vous pouvez vous inscrire si ce n’est déjà fait, mais aussi par tout autre moyen qui vous semblerait adéquat ou intéressant. J’ai conservé mon compte YouTube, car une part important de mon travail d’auteur s’y trouve. Ce ne peut être qu’une piste parmi cent autres. Parlons-nous. Et si vous avez des idées, répondez-moi : ce n’est pas plus compliqué que cela et c’est un dialogue que je souhaite instaurer. Gardons le contact, mais un vrai contact.

En 2019, je veux inventer une nouvelle manière d’échanger avec vous, hors de ces circuits qui finissent toujours par nous nuire à un moment ou un autre. La vie d’un artiste ne peut pas se limiter à la manière dont il utilise les services d’entreprises américaines milliardaires. Je ne peux pas y croire. Et j’aimerais que cette expérience serve de laboratoire.

J’espère que nous aurons la joie de construire cette chimère ensemble.

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