Peut-on offrir son art gratuitement ?

En tant qu’artiste-auteur, je n’ai jamais été à l’aise avec les modèles économiques que l’on me proposait. Comme beaucoup d’autres, je me suis souvent retrouvé à composer avec une situation qui ne me convenait pas – la plupart du temps sans qu’on me donne vraiment le choix, selon le vieil adage de l’édition « C’est comme ça ou rien du tout » (qu’on apprend en général au moment de signer un contrat avec une maison d’édition qui fait partie d’un groupe, qui rédige donc les clauses dudit contrat à l’échelle du groupe, écrasant de ce fait toute marge de négociation).

Je ne dis pas que c’est injuste : les maisons d’édition sont des organismes économiques vivants qui luttent pour leur survie et développent des instincts de prédation de façon assez naturelle, notamment à l’égard des auteurs, qui sont les plus faibles maillons de la chaîne. Les syndicats d’auteurs travaillent d’ailleurs d’arrache-pied pour peser dans la balance des négociations, gloire leur en soit rendue. Mais il faut bien avouer que c’est difficile, et surtout que ça l’est de plus en plus : rares sont les éditeurs qui, au regard de la concurrence féroce qui règne au-dehors, ne vous font pas comprendre qu’ils vous font une faveur en vous publiant.

Quand je signe un contrat d’édition, je me retrouve donc à céder les droits sur mes textes, fruits de mon long labeur, à des presque-inconnus, leur en offrant l’exclusivité jusqu’à 70 ans après ma mort (en somme entre un siècle et un siècle et demi), souvent sans que je reçoive pour autre compensation que l’à-valoir versé (quand il y en a un, parce qu’ils sont de plus en plus nombreux à ne plus le faire) et la rémunération symbolique du prestige d’être édité. Parce que oui, la rémunération symbolique est capitale dans ce métier : c’est grâce à elle que tu peux fièrement expliquer ce que tu fais dans les soirées entre amis (vous vous souvenez ?), c’est aussi grâce à elle que tu peux intervenir dans des bibliothèques, des librairies, des classes, mais aussi que tu peux prétendre à des aides de l’État. En somme, aujourd’hui, c’est bel et bien l’édition qui fait l’auteur. Pas la littérature, pas le texte : l’édition. On peut comprendre que le modèle suscite quelques réserves.

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Quand il faut écrire vite : la fiction à la poursuite de l’actualité

Aujourd’hui sort sur l’application Rocambole le premier épisode d’une série littéraire dont j’ai l’insigne honneur d’être l’auteur, et que pour de basses raisons de clarté et de référencement nous avons choisi avec l’équipe d’intituler Coronavirus (c’est bas, mais ça fait le boulot). Pour ceux qui ont l’habitude de lire mes histoires, vous ne serez pas surpris d’apprendre que les protagonistes composent une fratrie d’enfants et d’adolescents, pris au piège dans un Paris placé sous stricte quarantaine militaire après qu’un virus meurtrier ait décidé de frapper le pays – bien entendu, toute ressemblance avec des faits réels serait purement fortuite. Séparés de leurs parents par un malheureux coup du sort (et du scénariste), Lia, Samuel et Anton vont devoir se débrouiller seuls dans une ville livré à la panique et au chaos. Continuer la lecture de « Quand il faut écrire vite : la fiction à la poursuite de l’actualité »

Le coronavirus nous invite à repenser notre rapport à la culture (et à son industrie)

À l’exception des personnels indispensables au bon fonctionnement de la société, nous voilà momentanément confinés chez nous. Vilain virus. Et certains internautes de se réjouir : enfin du temps pour regarder des séries, écouter les podcasts qu’on n’a jamais eu l’occasion de lancer, et pour lire… notamment tous ces livres accumulés depuis des années sur nos étagères et qui attendaient d’être lus. Eh oui : plus de librairie ni de bibliothèque – il faut donc se débrouiller autrement.

Cette situation inédite pour notre génération nous invite à repenser notre rapport à la culture, et surtout à son industrie. En effet, terminé l’effet de flux permanent des sorties, des nouveautés en rayon, terminé les têtes de gondole, les kakemonos et les mises en avant en entrée de magasin, terminé aussi les films qui sortent au cinéma, les concerts, les représentations, ces évènements dont la liste à voir s’allonge au fil des jours. Nous avons appuyé sur le bouton pause, et tout s’est arrêté… ou presque. Continuer la lecture de « Le coronavirus nous invite à repenser notre rapport à la culture (et à son industrie) »

Pourquoi écrivons-nous ?

Quand je pose la question « Pour quelle raison écrivez-vous ? » autour de moi ou sur les réseaux sociaux, les mêmes réponses (oui, toujours les mêmes) reviennent en premier :

  • « parce que j’y prends plaisir » ;
  • « parce que ça me vide la tête, me fait oublier mes soucis, le monde extérieur, etc » ;
  • « parce que je ne sais faire que ça » ou « je n’ai pas le choix » ;
  • « je déprime quand je n’écris pas » ;
  • « j’écris pour partager mon expérience » ;
  • et la meilleure : « pourquoi devrait-on avoir une bonne raison d’écrire ? »

Je trouve tous ces témoignages formidables, et je souscris personnellement à la plupart d’entre eux : je prends du plaisir à écrire, ça me vide la tête, je n’aime pas ne pas écrire (quand j’ai l’impression de ne pas avoir le temps, l’énergie ou l’envie), et d’une certaine manière, j’écris pour partager une expérience aussi (la mienne).

Pourtant, je pense que toutes ces raisons ne sont pas les raisons réelles qui nous poussent à écrire – oui oui, remarquez comme je m’inclue dans le lot. Si je me mettais à parler en tant que scénariste ou dramaturge (ça tombe bien, puisque je le suis aussi), je dirais : « Les motivations de ce personnage sont un peu trop légères à mon goût ». En somme, les raisons qu’a ce personnage d’agir me semblent par trop superficielles pour constituer le véritable moteur de son action. Continuer la lecture de « Pourquoi écrivons-nous ? »

Une méthode simple pour écrire vite et bien : le « flow » de l’écrivain

Quand en 2013 je me suis lancé dans le Projet Bradbury, jamais je n’aurais imaginé que ce marathon d’écriture aurait un tel impact sur ma vie d’écrivain. Écrire une nouvelle par semaine pendant un an, soit 52 textes, me semblait être un objectif difficile, certes, mais atteignable, et ma première crainte ne tenait pas tant au rythme qu’aux idées : est-ce que je parviendrais à en avoir assez, et de suffisamment originales ?

L’expérience m’a prouvé trois choses. D’abord, que les idées ne sont pas un problème. En fait, il suffisait de se pencher pour en ramasser à la pelle. Ensuite, que j’étais parfaitement capable d’écrire une nouvelle par semaine pendant un an. Enfin, qu’au bout d’un moment, et l’habitude aidant, cela devenait même facile – au point qu’aux alentours du cinquième mois je commençais même à m’ennuyer avec ce rythme. Je donnais des cours à côté, j’animais des ateliers d’écriture, je me suis même lancé dans la production d’un roman-feuilleton diffusé en parallèle sur ma newsletter, de façon hebdomadaire… et j’avais encore du temps pour d’autres choses, notamment pour entretenir une vie sociale (rassurez-vous, tout ça a volé en éclats le jour où je suis devenu papa… le karma !). L’adage dit que l’écriture est un muscle. Et l’adage avait bien raison. En entraînant ce muscle, j’étais parvenu à un stade où il me suffisait de m’asseoir pour écrire 20.000 signes en une matinée. « Pondre » une histoire m’était devenu aussi naturel que marcher, manger ou dormir – et c’est d’ailleurs pour cette raison que je continue aujourd’hui de conseiller aux auteurs et autrices de se lancer dans leur propre Défi Bradbury.

Ces trois points (les idées, le rythme et l’habitude qui se crée) découlent d’une seule et même origine. Imaginez un robinet. Plus vous l’ouvrez, plus le débit est important. Et surtout, quoi qu’il arrive, même si vous faites barrage de vos mains, même si vous placez un récipient en dessous, l’eau continue de s’écouler. Mieux, elle contourne les obstacles, elle prend leur forme sans jamais perdre de sa substance, et forme bientôt une rivière impossible à arrêter. Cette rivière sur laquelle vous vous apprêtez à naviguer, c’est ce que l’on appelle le flow.

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