Auteurs, pourquoi continuer de jouer le jeu des éditeurs ? Relevons la tête !

À l’automne les feuilles et les auteurs tombent. La situation des précaires de l’écriture est désespérée à plus d’un titre : en effet comment peut-on répondre lorsqu’industrie et politique se liguent pour empirer à ce point les choses ?

Les auteurs se rongent les ongles, à raison. S’il n’y avait que la surproduction éditoriale, la baisse des à-valoir, les pourcentages en berne, il faut maintenant ajouter la hausse de la CSG, des cotisations retraite, et plus généralement la paupérisation grandissante des métiers artistiques – et de tous les métiers précaires en général, car ce combat est global. Ceux qui auront cru un instant qu’une éditrice nommée à la tête du Ministère de la Culture déchantent, comme le font ceux qui ont cru qu’un président dit « lettré » pouvaient comprendre leurs problèmes. En France, la culture relève soit du gros business, soit de l’histoire : dans un cas comme dans l’autre, les auteurs sont assurés de ne pas se plaindre de leurs conditions d’existence. En revanche, pour les auteurs vivants et en mauvaise santé… c’est une autre histoire.

Je ne vais pas reprendre ce que je répète à longueur de temps sur ce blog. La parole s’émancipe et la voix des auteurs commence à porter, mais pas beaucoup – lire à ce sujet les excellentes tribunes de Valentine Goby ou encore de Tom Lévêque.

S’il est pourtant une chose dont je ne finirai sans doute jamais de m’étonner, c’est que les auteurs continuent massivement de demander de meilleurs conditions de travail aux entreprises mêmes qui les exploitent. Même s’ils prétendent le contraire quand il s’agit de prendre la parole devant un parterre d’élus, les éditeurs ont prouvé par leurs actions et leurs décisions qu’ils se fichaient de la situation des auteurs. Pire, ils creusent chaque jour davantage la tombe qu’ils réservent au métier – faute à la conjoncture, comprenez, et puis « les gens lisent moins, la faute à internet et aux pirates ».

Je comprends l’idée, bien sûr. S’il y a des gens à qui réclamer, c’est bien à eux – puisqu’ils détiennent les cordons de la bourse et qu’ils sont souvent les seuls à décider des conditions d’exploitation des œuvres. Mais je m’étonne que face au mépris affiché par la profession, les auteurs n’aient rien d’autre à opposer qu’une main tendue pour recueillir l’aumône. Pourquoi voudriez-vous qu’une industrie florissante, soutenue par les pouvoirs publics, ploie face aux revendications de sa main d’œuvre bon marché, si celle-ci continue de jouer selon les règles du jeu ? 

Je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment on peut menacer les éditeurs – car c’est bien de cela qu’il s’agit, on ne peut pas faire pression sans menace – si l’on n’a rien à mettre dans la balance, si l’on continue à faire comme avant, si on continue d’envoyer nos manuscrits aux comités de lecture, si on continue de signer jusqu’à mort + 70. Je ne comprends pas. Nos tribunes, aussi éloquentes soient-elles, sont-elles censées impressionner quelqu’un ? Faire peur à l’industrie ? L’industrie sait que ce ne sont que des mots. Parce que les précaires sont précaires avant tout, et que la loi du ventre est souvent – pas toujours, mais souvent – plus forte que celle des idées.

Face au bulldozer, il n’y a rien qui s’oppose en réalité, rien d’autre que des mots, parce que ce sont nos armes de prédilection. Là où d’autres s’enrôlent chez les CRS, nous ne sommes pas devenus auteurs pas hasard. Pas de menace de boycott massif des salons et des rencontres – et je ne parle pas de petites défections de dernier minute, mais de stratégie de désertification. Pas d’occupation des librairies, à la fois victimes et complices de la situation. Pas de retraits éditoriaux importants.

Je vous garantis que le jour où Marc Levy décidera d’autopublier son prochain roman sur Amazon, il trouvera des oreilles pour écouter ses revendications.

Nous jouons selon les règles d’un jeu qui par essence nous est défavorable. Nous pouvons continuer de jouer en espérant changer les règles un jour – saviez-vous que l’inventrice du Monopoly voulait à la base dénoncer les méfaits des monopoles, et pas ériger une statue au capitalisme ? Mais les dés, eux, seront toujours faussés.

Nous pouvons aussi décider d’abandonner la partie et de jouer à notre propre jeu. Ça demandera sans doute des sacrifices – parfois financiers, parfois de cœur : la validation de l’auteur par l’éditeur, sans parler du syndrome de l’imposteur, est un sentiment très ancré encore chez la plupart d’entre nous. Mais je ne vois pas d’autre issue à ce labyrinthe. Pourquoi continuer de fournir notre force de travail à une industrie qui la tient pour quantité négligeable, pour quantité méprisable, remplaçable ?

Pourquoi continuer de jouer le jeu ? Les outils de distribution, de diffusion, d’impression à la demande sont là, prêts à l’emploi.

Les lecteurs, eux, seront là. Ils nous attendent de l’autre côté.

❤️

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6 réflexions sur « Auteurs, pourquoi continuer de jouer le jeu des éditeurs ? Relevons la tête ! »

  1. Moi je pense que ce qu’il manque au « libre », pour valider la licence, c’est justement un comité de lecture. Qui ne validerait pas le fond (pas de censure) mais la forme. Pour que le lecteur soit assuré que ce qu’il va trouver même gratuitement) corresponde en qualité à ce qu’il trouve en librairie. Une sorte d’association loi 1901, qui validerait avant auto-édition, moyennant cotisation ( l’équivalent de ce que ça coûte en timbre d’envoyer un manuscrit par exemple).
    C’est aussi ce qui manque à l’auto-édition, un label « qualité ». Et ça c’est quelque chose qui pourrait se faire facilement à condition de se regrouper, et avec le soutien de quelques auteurs connus…

  2. Ouiiii!! Pour le coup, je suis complètement d’accord. (Je sais qu’on a interrompu le dialogue sur une note un peu énervée la dernière fois, mais j’ai pris des vacances depuis, je me suis calmée, et je pense par-dessus tout qu’il vaut mieux s’unir que de se diviser, même si on se chicane parfois sur les moyens et les étapes.) J’ai plein de projets cool par rapport à ces questions d’ailleurs, mais rien à montrer avant décembre-janvier au plus tôt… 🙁 C’est que ça prend du temps et du travail, tout ça! Mais, bref, au besoin, je suis dévouée à la cause.

    @Corinne : Neil a déjà écrit un article où il explique pourquoi un label « qualité » pour l’autoédition est une fausse bonne idée. Du reste, si c’est juste pour faire du copinage et utiliser nos plateformes respectives pour promouvoir les autres autoédité-e-s qu’on aime (ça me semble se résumer à cela, en dernière instance), la plupart des auteur-e-s le font déjà; il n’y a pas lieu de le formaliser davantage.

  3. Pour survivre face aux étiteurs en tant qu’autoédités, il faut créer nos réseaux : distribution, rencontres, diffusion etc… Ça ne se fera pas en un jour, ni de la même façon que les choses sont faites aujourd’hui, mais par des initiatives individuelles et des auteurs qui s’associent pour une action spécifique. Je le pratique déjà avec des auteurs qui sont mûrs, à la fois dans leur démarche et dans leur travail. Ca fait longtemps que je n’attends rien des éditeurs, j’écris et je fais en sorte que mes livres arrivent dans les mains des lecteurs. C’est un travail long, ingrat, qui demande beaucoup de temps, mais c’est vrai aussi pour un auteur chez la plupart des éditeurs. Julien ta volonté de fédérer n’est pas forcémment la bonne voie, il faut d’abord développer des projets, des réseaux…avec les auteurs qui sont dans cet esprit. Tous les autoédités n’ont pas cette vision.

  4. J’ai été partie prenante, il y a quelques années, d’un site aujourd’hui enterré, qui proposait de délivrer un label aux auto-édités. Pas la panacée, beaucoup de choses à redire sans doute, mais le copinage y était en grande partie évité, puisque le fondateur même du site s’est vu refuser ce label pour l’un de ses ouvrages. D’autres l’ont eu pour un roman et pas pour un autre. Chaque livre était lu et évalué par trois lecteurs dont l’identité n’était pas dévoilée à l’auteur. Ils remplissaient une grille précise tant sur le fond que sur la forme, et pouvaient ajouter dans chaque partie et sous-partie des commentaires aussi longs qu’ils le souhaitaient pour justifier leurs choix ou contrebalancer l’aspect trop formel de ladite grille. Effectivement cela avait un côté scolaire qui pouvait sembler rebutant. Un avantage tout de même notable: l’auteur s’assurait trois lecteurs sérieux et attentifs et des retours non complaisants, donc potentiellement utiles.
    Je ne souhaite pas recommencer quelque chose de ce genre cependant (ce n’est vraiment pas quelque chose qui se fait « facilement », les questions, problèmes, critiques pullulent aussitôt), même si je suis d’accord pour dire que le problème de l’auto-édition est l’abondance d’inabouti. On peut fédérer sur le principe que tout acte de création est légitime (c’est vrai, je balbutie en dessin, mais je peux prendre une feuille et dessiner, y mettre de l’énergie, de l’application, de la réflexion, du coeur, y trouver de la satisfaction, et j’ai eu raison de le faire même si en réalité le résultat ne présente que peu d’intérêt pour d’autres que moi) mais je ne suis pas sûr que cela permette d’engager une dynamique tant les perceptions de la littérature et de ses exigences seront variées. Le problème majeur reste celui de la crédibilité. Certes, si tous les auteurs refusaient de jouer le jeu de l’édition, les points de vue changeraient mécaniquement, et on pourrait légitimement dire que les lecteurs « nous attendent de l’autre côté » (ils n’auraient pas le choix), mais ce n’est pas près d’arriver. Les lecteurs, il faut les convaincre de ce qui pour eux est encore loin d’être une évidence, même si les perceptions évoluent doucement.
    Face à ce défi, où en sommes-nous? Chacun fait son site pour présenter ses créations. Certains réussissent à faire plus. C’est bien, c’est nécessaire, mais je ne crois pas que la multiplication des initiatives individuelles sera très efficace. Et à part ça on se regroupe sur des sites pour se louanger mutuellement ou bien pour partager les espoirs de développement du libre et les récriminations à l’égard de l’édition. Aucune critique à l’encontre du site sur lequel nous nous trouvons dans ma dernière remarque, Neil fait le maximum pour s’ouvrir aux auto-édités, proposer des pistes et de la collaboration, mais il faut peut-être un pas de plus dans cette collaboration. Pas une Internationale des auteurs se levant contre l’exploitation, mais des petits groupes comme le suggère « J’écris pas loin ». Des groupes où les auteurs se reconnaissent des qualités mutuelles sans hypocrisie, partagent certaines conceptions concernant ce qu’ils appellent littérature, mais ne s’enferment pas sur le groupe, parlent aussi de ceux qui n’y figurent pas, à condition que soit sans contrepartie, pas sur demande. Exemple: cinq auteurs font un site avec une partie commune, des discours collectifs, des débats (mais pas trop, la parthouse, en la matière, ne vaut pas beaucoup mieux que la masturbation), des projets communs, des concours (auxquels ils ne participent pas), et chacun a aussi sa page, présente ses oeuvres, et propose des critiques sur des livres auto-édités qui lui ont plu, qu’il estime digne de donner à l’auto-édition l’image qu’elle mérite, qui ne sont pas écrits par des membres du groupe et dont les auteurs, si possible, ne sont pas des copains. Ceux-ci, entre eux, plutôt que la louange, choisiront de se compléter, produisant des enregistrements audio d’une nouvelle ou d’un chapitre des autres, écrivant un chapitre supplémentaire du roman d’un autre, une interview d’un de ses personnages… Ce n’est peut-être pas beaucoup plus que cinq sites individuels, mais cela donne plus de mouvement et est donc plus susceptible de créer un réseau de lecteurs. Il ne faut pas craindre de jouer le rôle de prescripteur. C’est dommage dans un certain sens, mais les outils permettant au lecteur de se retrouver dans la jungle des auto-édités n’existent pas encore vraiment, alors il faut peut-être en passer par là. Et concilier deux nécessités apparemment opposées: s’ouvrir au maximum aux autres (ne pas voir en eux que des instruments pour construire son propre succès) et ne pas craindre de se faire des ennemis, beaucoup d’ennemis parmi ces autres.
    Je n’aime pas les cases dans lesquelles on veut ranger chaque bouquin (SF, fantastique, polar, littérature « blanche », réaliste…), elles me semblent peu pertinentes. Pourtant je crois assez que dans un premier temps des groupes constitués selon des catégories de ce genre, peut-être un peu plus souples, seraient plus efficaces, toucheraient des types de lecteurs définis (même si ça non plus, je n’aime pas trop). Pour ma part j’aimerais beaucoup un groupe d’auteurs centré sur les cultures caribéennes (voire particulièrement Haïti), mais on peut aussi imaginer plusieurs auteurs spécialisés dans la fanatsy décidant de créer, en marge de leurs principales créations, un monde à la vie duquel chacun contribuerait par l’écriture de nouvelles, l’élaboration collective d’un manuel de magie (une sorte d’Encyclopédie façon XVIIe siècle), des poèmes épiques, des odes à la gloire de certains personnages, des correspondances entre eux…
    Je m’arrête. La longueur de mon intervention est le signe même d’une maladie trop répandue dans le monde des auto-édités : je cause, je déblatère, mais j’agis peu.

  5. Absolument. Des sites comme Author Earnings ont prouvé depuis un certain temps que l’autoédition était la voie à suivre.

    L’édition traditionnelle a toujours été un ticket de loto rajouté à un ticket de loto. Une chance sur 1000 de voir votre manuscrit sélectionné par une maison d’édition ayant vraiment les moyens de le diffuser et d’en faire la promotion, puis une chance sur 1000 que le livre soit un best-seller et ne soit pas retiré des librairies dans le mois qui suit.

    L’autoédition est aussi un ticket de loto. Mais c’est un seul ticket de loto, et en tant qu’auteur autoédité, vous avez moyen d’augmenter vos chances en donnant à votre œuvre une attention que très peu d’éditeurs lui donneront. Contrairement aux éditeurs, vous pouvez soutenir votre roman sur la durée. Le mien, Le Souffle d’Aoles, s’est vendu à 4000 exemplaires depuis 2010, dont plus de 3000 en version papier.

    Quant aux outils de professionnalisation de l’auteur autoédité, ils existent et deviennent chaque jour plus pertinents. Comme disent les Américains, « it’s a no-brainer! »

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