Auteurs : le massacre continue

Vous vous souvenez ? En 1987, Arnold Schwarzenegger nous apprenait dans le film Predator que “si ça saigne, c’est qu’on peut le tuer”. Évidemment, dans le cas présent, on parle d’une créature extraterrestre et passablement nuisible, mais il est étonnant de constater à quel point cette maxime est compatible avec bon nombre d’autres situations.

Ce n’est vraiment pas mon genre de faire dans la métaphore facile, mais remplacez le Predator par, disons… les auteurs. Rhoo, oui, je sais, encore. N’empêche, voilà des gens qui, à bien des égards, ont tout de l’extraterrestre : tendance à l’isolement, grommellent tout seuls, se nourrissent de biscuits, de thé et d’alcool fort, oui, bon d’accord, on sort du strict cadre de l’exobiologie, mais ne partez pas tout de suite.

Ça fait des années qu’on tire sur les auteurs sans jamais se soucier du sang qu’ils perdent dans la bataille. Pourtant, chaque jour, certains restent sur le carreau et rendent leur dernier soupir. It bleeds, it dies. Comment tuer un auteur ? Il existe beaucoup de manières, pas de problème. Mais la plus populaire consiste à le piquer là où ça fait mal : au porte-monnaie. Parce qu’à l’instar de la jugulaire, dès qu’on y touche, ça saigne beaucoup.

Je suivais aujourd’hui — par l’entremise de Twitter — une conférence organisée par la Société des Gens de Lettres portant sur la rémunération des auteurs, lorsque j’ai vu passer un tweet qui m’a glacé le sang.

 Je ne voudrais pas jouer les pessimistes — ce n’est pas mon genre non plus — mais dans le contexte actuel, il semblerait que cela ne choque que les principaux concernés de voir un corps de métier perdre plus d’un tiers de sa rémunération directe en l’espace de quelques années. Imaginez les professeurs amputés d’un tiers de leur salaire, le personnel hospitalier, les employés d’Air France… La France aurait la même tête que la dernière fois que vous avez jeté un œil dans ceux de la Gorgone Méduse, à savoir paralysée, statufiée par les grèves. Et puis sans aller jusque là, imaginez-vous — oui, vous — privé d’un tiers de votre rémunération. C’est que ça commence à piquer. Sans aller jusqu’à les qualifier une seconde fois d’extraterrestres, les auteurs sont souvent des personnalités à part, du genre à rester dans leur coin et à faire le dos rond quand l’orage se met à gronder, des gens quelquefois timides qui utilisent l’écriture comme un moyen de s’ouvrir et de partager, bref, des cibles idéales, des bébés phoques en puissance. Même si de nombreux auteurs se syndiquent, et notamment dans la BD, la profession est encore désunie et peinent à s’accorder, d’autant que l’on ne mord pas la main qui vous nourrit.

La professionnalisation des auteurs est en danger de mort. Car loin d’être une menace comme le pensent certains, le fait pour un créateur de pouvoir consacrer du temps à ses productions est vraiment essentiel. On ne devient pas un bon menuisier en pratiquant une heure par jour, le soir après manger, quand les enfants sont couchés, après une longue journée de travail qui n’a rien à voir avec celui du bois. On ne devient pas un bon chirurgien en se proclamant comme tel, mais en apprenant son métier plusieurs années durant, en pratiquant, en se trompant, mais surtout en se donnant le temps d’ingérer les informations. Croyez-le ou non, auteur, c’est pareil : cela se pratique, cela s’exerce, bref, cela s’apprend et cela demande du temps pour parvenir à produire des œuvres que vous aimerez.

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Le mythe du génie fait beaucoup de mal à la profession : grâce à ce cliché passe-partout, on fait croire au public — et aux auteurs — que la production artistique n’est qu’une question de prédisposition génétique. En encourageant cette posture (et qu’elle soit fondée ou non, là n’est pas la question), on encourage tous ceux qui se nourrissent du travail des auteurs — qu’il s’agisse des intermédiaires ou du public, bref, de tout le monde — à croire que cette activité serait un don en soi et un don de soi. C’est dangereux. Personne n’a envie d’être opéré par un chirurgien dilettante ou d’acheter une chaise branlante à un menuisier du dimanche. Bien sûr, il y aura toujours des gens qui auront beaucoup de talent, ou qui du moins en donneront l’illusion : ils sortiront un livre, peut-être deux, puis s’épuiseront comme la plupart des comètes littéraires. Cela suffit à maintenir l’illusion en place. Mais au fond, on cache la réalité à ceux qui achètent des biens culturels : ceux qui créent ces mêmes biens sont les seuls — les seuls — à ne pas en vivre décemment.

Alors crise ou pas, j’aimerais bien qu’on se pose cinq minutes et qu’on réfléchisse à ce que cela signifie, tout ça. Travailler, mais ne pas pouvoir en vivre. Travailler, mais ne pas être payé en temps et en heure. Quelquefois même, ne pas être payé du tout. Qu’est-ce que ça dit de notre rapport à la création, de notre rapport au créateur ? Comment est-il possible qu’une industrie qui génère des milliards d’euros chaque année ne parvienne pas à rémunérer ses créateurs, mais réussisse à payer chaque mois ses secrétaires de rédaction ? Je me pose sincèrement la question. Les auteurs sont-ils le nouveau pétrole des industries culturelles : une ressource en apparence infinie, mais épuisable ?

Bien sûr, ce n’est pas capital, entendrons-nous. On ne mange pas les livres. La culture est un luxe. Mais imaginons un instant un monde sans art et figurons-nous nos soirées où, rentrant du boulot, on ne rêve que de se projeter dans les pages d’un bon bouquin pour oublier les soucis. Que se passerait-il si ce livre avait disparu de votre table ? Que se passerait-il si, ce soir, la télévision restait muette et vide d’image ?

L’art n’est pas un luxe : notre travail commence souvent là où se termine le vôtre.

Il doit exister des solutions. Pensons-y ensemble.

12 pensées sur “Auteurs : le massacre continue”

  1. Je connais sans doute mal le sujet et vous me direz sans doute que j’ai tort, mais voici:

    Il me semble qu’une part de l’explication est l’abondance de gens qui aimeraient se dire auteurs et qui sont prêts à travailler pour rien ou presque: ces gens qui sont sont enseignants, administratifs, ou je ne sais quel métier, et qui aimeraient voir leur nom sur un livre.

    Ils constituent une armée de réserve pour les éditeurs: puisqu’il y a tant de monde qui est prêt à travailler pour des queues de cerises, pourquoi se priveraient-ils?

    (On constate le même phénomène pour les doctorats de sciences humaines et sociales: tant que l’on trouvera des gens pour accepter de travailler 4,5,6 ans sans être payés, le système ne changera pas.)

    Il me semble qu’il s’agit d’une bête application de la loi de l’offre et de la demande: le nombre de personnes qui aimeraient être auteurs et le nombre d’œuvres qu’elles présentent est supérieur à ce que le public achète, surtout avec la loi de puissance des ventes (les best sellers vendent beaucoup, puis cela décroît et la plupart des livres se vendent très peu). Je ne vois pas de façon d’éviter que les ventes ne suivent une telle loi : parfois, les gens ont prétendu que l’accès aux contenus en ligne éviterait la concentration, mais il ne semble pas qu’il y ait eu une telle évolution!

  2. « La culture est un luxe. Mais imaginons un instant un monde sans art et figurons-nous nos soirées où, rentrant du boulot, on ne rêve que de se projeter dans les pages d’un bon bouquin pour oublier les soucis. Que se passerait-il si ce livre avait disparu de votre table ? »

    Il se peut que je me trompe, mais il me semble bien que la majorité de la population ne lit pas de livres (ou alors des romans de gare, dans les transports).

  3. Personnellement, je ne considèrerai jamais qu’écrire est un métier. Si on veut gagner de l’argent grâce à ça on est soit naïf soit rêveur. Faut être réaliste au bout d’un moment : à part être Nothomb ou Lévy (oui je sais le parallèle vous pique), ça va être dur d’en vivre. De plus que les éditeurs se servent bien avant de vous payer.

    Ce qui me gonfle un peu c’est toujours ce rapport à l’argent. Constamment. Ecrire c’est pas avant tout une passion ? Ce n’est pas avant tout l’amour des lettres ? Non, il faut capitaliser ça aussi. Je suis d’accord qu’on ne peut pas produire des livres gratuitement, qu’il faut bien payer pour les financer. Mais de là à se dire : mon but c’est d’être écrivain et gagner des millions, c’est d’une part gamin, d’une autre part, c’est malhonnête. Car ce n’est pas servir la cause littéraire.

    Moi, je suis un passionné. J’adore la littérature, j’écris et je produis mes livres. Je les vends pour les financer. Mais j’ai une vie à côté. Je tiens énormément à cette vie professionnelle et surtout à ne pas vivre dans un rêve constant. Ce que je reproche à ceux qui désirent ça, c’est le désir de se couper de la réalité et ainsi de mépriser les gens qui se lèvent tous les jours pour gagner leur vie. Quelque part, c’est les mettre plus bas que terre et dire : moi je veux devenir écrivain et vous montrer que je ne suis pas comme vous. Je refuse cette image !

    « La professionnalisation des auteurs est en danger de mort » Etre auteur n’est pas un métier parce qu’écrire ce n’est pas rendre un service contre de l’argent. Ceux qui font ça pour de l’argent ne sont pas des auteurs mais des animaux de foire.

    Je suis d’accord sur l’idée qu’il faut de l’argent pour passer du temps à écrire. Mais écrire c’est poser sa peau sur la table. C’est un sacrifice qu’il faut accepter : moi j’écris le soir, après le boulot.

    « Mais au fond, on cache la réalité à ceux qui achètent des biens culturels : ceux qui créent ces mêmes biens sont les seuls — les seuls — à ne pas en vivre décemment. » Ça c’est vrai. Mais alors pourquoi signent-ils dans des maisons d’éditions pour cinq ans ? lol

  4. Pour ma part, ce que je trouve fatigant, c’est cette perpétuelle opposition entre « passion » et « gagner sa vie ». C’est comme si je disais aux vétérinaires : « vous faites le métier dont vous rêviez enfant, vous ne voudriez pas gagner de l’argent avec, non plus ! » Quand un enfant a une passion, on l’encourage à en faire son métier. Mais quand il s’agit de devenir artiste, c’est subitement devenu une chimère ridicule ?
    Quant au fait de gagner des millions, tu m’attribues une pensée stupide et naïve : je n’ai pas la prétention de gagner des millions, mais un SMIC, ou même seulement un RSA. C’est déjà trop demander ?
    Je ne pense pas être moins passionné par la littérature que toi. J’y ai même consacré ma vie. J’entends la leçon que tu essaies de m’inculquer, avec tous les poncifs de souffrance christique et d‘« amour de la littérature » que cela implique, mais c’est un message que je trouve presque obscène tant il implique l’exploitation (souvent volontaire, merci le syndrome de Stockholm) de travailleurs. Personne ne parle de Levy et de Nothomb : juste des milliers d’auteurs qui vivotent dans l’anonymat sans grand espoir d’en sortir.

  5. Neil à aucun moment je n’ai essayé de t’inculquer quelque leçon que ce soit! Je n’ai jamais dit que tu étais moins passionné que moi non plus! Je ne permettrais pas! Tu sais très bien que je viens plutôt sur ton blog pour me nourrir de ses articles et des réflexions que je n’ai pas encore eu sur la littérature… C’est d’ailleurs très enrichissant et je t’en remercie 🙂

    Je suis d’accord avec le parallèle que tu as fait sur la passion et la vie.

    Mais en ce qui concerne l’exploitation comme tu le dis en parlant de gagner de l’argent grâce aux livres c’est totalement le même sujet: le capitalisme. C’est très honorable que tu es dévoué ta vie à l’écriture et au livres, je respecte ça! Mais soit honnête: ces milliers d’auteurs dont tu parles ne peuvent pas tous sortir de l’anonymat. Une société n’est pas composée en grande partie de gens qui écrivent des livres! Faut être réaliste! De plus nous vivons a l’air de l’Internet et qui dit Internet en justice si ton livre si ce que tu écris est bon tu auras du succès! Tu le sais toi-même tu en as eu avec le projet Bradbury! Je t’ai connu grâce a ça!

    Je terminerai sur une chose: les gens qui écrivent pour sortir de l’anonymat n’ont rien compris et je n’ai aucun respect pour eux! Moi j’écris pour faire rêver les gens : qu’ils soient 10 ou 1 million tant qu’une personne que je ne connais pas me dit « j’ai adoré ton livre » alors j’estime que j’ai rempli mon objectif.

    😉

  6. Voilà exactement la raison pour laquelle j’ai renoncé à mon ancien métier d’acteur. Le parallèle avec le métier d’écrivain et par extension d’artiste est évident. Combien de « petits » rôles j’ai accepté de faire gratuitement dans des court-métrages sans le sous. J’ai nié mon professionnalisme et ma longue formation en espérant que ces petits films fassent carrière ou uniquement parce-que ça en valait la peine. Résultat, j’ai bradé mon travail et je me suis épuisé, ne commet pas cette erreur. Être artiste c’est avant-tout un choix. Un choix difficile, car on sait sur quoi on s’engage surtout financièrement. Comme toi j’avais accepté de vivre sans rouler sur l’or, et ça m’allait très bien. Et puis un jour je me suis réveillé, j’avais 38 ans et je ne vivais toujours pas décemment de mon métier. Je me suis simplement rendu compte sans amertume et sans constat d’échec, que j’avais fait ce que j’avais à faire avec ce métier. Il était donc temps de passer à autre chose. Je ne te souhaite pas de te réveiller brutalement un jour comme moi. Tu es encore jeune et de mon point de vu tu poursuis le but de n’importe quel artiste et ce but est noble et finira par payer. Je continue à lire ton blog car tes réflexions d’auteur nourrissent encore aujourd’hui l’artiste que j’étais et les difficultés que tu évoque, souvent brillamment, ne sont pas si différentes de celles que j’ai rencontré dans d’autres circonstances. Vouloir vivre de son travail artistique est un luxe qui se paie au prix fort mais qui apporte de tels satisfactions que ça en vaut vraiment la peine. Aujourd’hui je suis humainement plus riche que si je n’avais pas vécu cette longue expérience et rien que pour ça je ne regrette pas une minute de travail gratuit sur des plateaux de théâtre ou de cinéma qui ne m’ont pourtant pas rapporté un centime.

  7. J’aime beaucoup vos articles. Je suis auteur également, et au comité de pilotage du SNAC BD. Je suis ravie de voir que des prises de conscience se manifestent publiquement du côté des auteurs de romans. Mais je ne vous cache pas qu’on se sent un peu seuls au front parfois, en particulier en ce qui concerne le RAAP (qui, je vous le rappelle, va nous prélever un mois de revenus à partir de 2016 - c’est fou ce qu’on nous taille comme croupières en ce moment). Donc, si vous pouviez motiver vos collègues, un coup de main serait plus que bienvenu, par la SDGL ou par le SNAC littérature…
    Je suis par ailleurs un peu atterrée quand je lis certains commentaires qui préconisent qu’on devrait faire ce travail gratuitement alors que nous générons une confortable économie et notre propre emploi, ce qui en période de lourd chômage est toujours bon à prendre. J’écris 12 à 14 heures par jour et je me demande bien comment je pourrais trouver le temps de travailler à autre chose…

  8. Et pour télécharger le dernier bulletin, c’est ici :
    http://www.snac.fr/accueilsnac.htm
    Je vous rappelle que le SNAC concerne écrivains, auteurs de bande dessinée, auteurs ou illustrateurs jeunesse, scénaristes, réalisateurs, auteurs de chansons, compositeurs, auteurs de théâtre ou de dramatiques radio, auteurs adaptateur de doublage ou de sous-titrage, chorégraphes, scénographes, auteurs du multimédia.
    Invitez vos collègues à se syndiquer. Il n’y a qu’ainsi qu’on peut s’en sortir.

  9. Bonjour et bonne année! Je rejoins entièrement ce que dit Audrey: syndiquez-vous! Cela fait des années que je suis syndiqué au Snac et ce dernier m’a aidé à de nombreuses reprises. Le Snac (il n’y a pas que ce syndicat) ne fait pas de miracle mais il va vous aider du mieux possible. Et surtout, il se bat pour améliorer les contrats parfois abusifs proposés aux auteurs. Je viens de la BD et nombre de mes potes sont dans la galère.
    J’ai moi-même arrêté la BD pour me consacrer au roman. D’abord à compte d’éditeur et ensuite au sein de l’édition indépendante. La juste rémunération des auteurs doit devenir le combat prioritaire.

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