Auteurs, autrices : il est temps de créer votre Tipeee

À l’instar de son homologue américain Patreon, Tipeee est une plateforme de micro-mécénat française dédiée au financement des artistes du net.

À l’origine concentrée sur les vidéastes, Tipeee s’ouvre progressivement aux autres disciplines et on commence à voir apparaître des profils d’illustratrices, de musiciens et d’auteurs de l’écrit. Comme vous le savez, j’utilise moi-même cette plateforme. On y trouve également mes chers et estimés collègues Samantha Bailly, David Revoy, Ploum, Lizzie Crowdagger, Stéphane Desienne ou plus récemment encore l’excellent François Bon avec son Tiers-Livre.

J’en oublie bien sûr, la liste complète est ici. Mais vous le constaterez vous-mêmes, je n’en oublie pas tant que ça : sur plus de 10.000 créateurs.trices listé.e.s, seulement une soixantaine de profils ont été ouverts dans la catégorie « Livres ». Au regard du nombre de personnes qui publient de la fiction sur le net, c’est peu. Très peu. 

Travailler plus pour gagner moins

On parle beaucoup de la rémunération des auteurs en ce moment, et de la difficulté qu’ils et elles éprouvent à se professionnaliser. Bien sûr, nous avons tous rêvé à de gras chèques d’avance qui, non contents de remplir notre compte en banque, nous légitimeraient en tant que créateurs : un professionnel de l’édition qui estime qu’un roman mérite d’être acheté est une satisfaction personnelle évidente. Mais les avances fondent comme neige au soleil et nos livres se succèdent à toute vitesse sur les tables des libraires. Conséquence mécanique, et qu’on le regrette ou pas, peu d’entre nous pouvons prétendre à vivre de nos chèques de droits d’auteur désormais.

Dans un récent article paru sur Actualitté, Samantha Bailly, présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, disait :  » […] la reddition de compte annuelle provoque des situations invivables. Il devient vital que l’on instaure une régularité dans les versements. Cela participe d’une professionnalisation des auteurs, et de la manière dont toute la chaîne perçoit notre métier. » Bien sûr, c’est une question de professionnalisation au sens économique du terme : davantage d’argent, c’est aussi davantage de temps à consacrer à son art. En cela Tipeee se pose en complément essentiel – les sommes allouées aux écrivains ne sont pour le moment pas suffisantes pour que quiconque puisse prétendre en vivre, contrairement à certains YouTubers. Et en ces temps difficiles, on ne va pas cracher sur des rentrées supplémentaires.

Alors je m’étonne. Pourquoi pas plus d’auteurs sur Tipeee ?

Une question de légitimité

Je suis ce matin tombé sur un post Facebook qui partageait l’article paru sur Actualitté. Dans les commentaires, de jeunes auteurs discutaient de leur légitimité à ouvrir une page Tipeee. Pour eux, il fallait quand même pouvoir proposer quelque chose de concret et de solide – de professionnel en somme – avant de pouvoir prétendre à solliciter des mécènes.

Je pourrais partir dans de longs discours, mais pour une fois je vais faire simple : vous êtes légitime. Quoi que vous fassiez, quoi que vous écriviez, quoi que vous osiez faire lire, publier sur le net, vous êtes légitime. Notre profession/métier/passion – rayez les mentions inutiles ou obsolètes – souffre d’un gigantesque complexe de l’imposteur qui selon moi n’a pas lieu d’être. Ou plutôt il n’a plus lieu d’être. Vous écrivez, publiez et êtes lu.e – même par trois personnes, dont votre mère ? Ne vous posez pas davantage de questions : vous entrez dans les critères.

Même si vous pensez que ce que vous faites n’est pas assez bon, pas assez professionnel, même si vous avez reçu aujourd’hui votre cinquante-septième lettre de refus, même si vous pensez que ce que vous publiez n’intéresse personne, vous êtes légitime.

Internet a levé les barrières de la légitimité. Désormais celle-ci n’est plus le seul apanage des éditeurs : c’est aussi le public – lecteurs et lectrices – qui décide. Qui êtes-vous pour décréter que vous n’êtes pas légitime ? Laissez les autres en décider, parce que vous n’êtes pas la bonne personne pour répondre à cette question. Vous participez à la fabrication d’une culture globale, même à échelle minuscule. Laissez les gens décider s’ils veulent vous aider à continuer ou pas. Vous serez surpris : ils seront peut-être plus nombreux que ce que vous pensiez.

Ce n’est pas une question de taille ou de nombre. Oubliez ça, ce sont de vieux critères, des critères de l’ancien monde. Désormais on crée local, on crée pour des communautés, même à l’échelle du monde. Vous avez cinq mécènes fidèles ? C’est super ! Cinq personnes croient en vous au point de payer chaque mois pour vous aider. C’est un privilège incroyable de se sentir soutenu. Vous devriez essayer.

Conserver son indépendance

La critique la plus récurrente concernant ce nouveau mécénat serait une éventuelle perte d’indépendance : puisque c’est le public qui finance, celui-ci aurait une influence démesurée sur la production et n’encouragerait pas l’expérimentation. À l’instar du mécène de la Renaissance qui commandait à l’artiste des œuvres au sous-texte politique, nous serions liés à nos mécènes au point de devoir faire des concessions sur la création.

Je n’ai que ma propre expérience à faire partager, mais la voilà : c’est faux. Je suis pourtant quelqu’un qui expérimente beaucoup, qui écrit des choses très différentes et parfois très casse-gueule, mais je n’ai jamais eu une seule fois à subir la pression de mes micro-mécènes, tous et toutes très respectueu.x.ses de la manière dont je travaille, de mon rythme et de mes thèmes de prédilection. Donc rassurez-vous.

Et quand bien même cela arriverait, il y a une différence fondamentale entre la Renaissance et aujourd’hui : hier le mécène était un, et aujourd’hui ils sont des dizaines, des centaines, des milliers. Certains partent, d’autres les remplacent, et même si certains donnent plus que d’autres, le départ d’un soutien n’engage pas une perte financière majeure au point de devoir faire des concessions. C’est une personne qu’on soutient, un processus créatif, une ambition, une volonté. On n’achète ni une œuvre, ni un support.

Un modèle de confiance

Le micro-mécénat véhicule aussi une ambition politique et sociétale. Un tel système ne promet rien, mais il offre la possibilité aux artistes de communiquer directement avec leur public, de faire confiance aux anonymes, de ressentir sans intermédiaire ce que ça fait de créer pour quelqu’un d’autre, de participer à un grand tout à l’échelle du web. La légitimité n’est pas un diplôme qu’on accroche sur un mur, ni un chèque que l’on encaisse (ça se saurait). La légitimité se construit au gré des relations de confiance que les artistes tissent avec leur public, sur le long terme. Mais pour cela il faut lui laisser sa chance, à ce public. Une chance pour lui de vous montrer à quel point il aime ce que vous faites, indépendamment de l’avis des autres professionnels.

« Il faut sans cesse se jeter du haut d’une falaise et se fabriquer des ailes durant la chute », disait Bradbury.

Allez zou. Tou.te.s sur Tipeee.

Vous aimez ce que vous trouvez sur Page42 ? À partir de 1€/mois, vous pouvez devenir mécène du site et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à visiter ce blog en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose 🙂

12 réflexions sur « Auteurs, autrices : il est temps de créer votre Tipeee »

  1. Article très intéressant et qui pousse vraiment à la réflexion.
    Étant encore débutant dans le domaine de l’écriture, tes retours d’expériences, ainsi que tes conseils me sont très utiles pour mieux comprendre l’univers de l’édition et de l’auto-édition et pour oser me lancer.
    À l’avenir, je penserai sûrement à ouvrir une page Tipeee et LIberapay pour mes créations. Encore merci pour cet article 🙂

  2. Le problème de la légitimité et du syndrome de l’imposteur c’est que, parfois rationaliser ne suffit pas. Pour certains et certaines, ils révèlent des failles et des champs de mine qui supportent mal une mise en avant et une implication sur les réseaux sociaux comme le demande tipee.

    Je lis ton article et tes encouragement, je me dis, c’est génial. Et puis, je songe que je n’arrive même pas à faire la promo de ma première nouvelle éditée. Je songe aux autres verrouillés, tout à vif et tout cassés.

    Je ne suis pas certaine que la recette fonctionne pour tous, cependant, ton expérience reste encourageante 🙂

  3. J’avoue que je me suis posée la question pour ouvrir un Tipeee. Mais outre le problème de légitimité (oui, j’ai un gros soucis avec ça), je ne sais pas si cela m’aidera vraiment pour quoi que ce soit :s… Me rémunérer ? 10€ reste certes 10€ (si on parvient à ce monant !) mais ca n’arrangera pas une situation déjà difficile à tenir…
    Puis il y a les contres-parties, les avantages pour les tipers ? Quand leur proposer ?
    Mais cet article reste intéressant et ouvre à la reflexion

  4. Le truc, c’est qu’à partir du moment où on a déjà un pied (ou douze…) dans le domaine du « prix libre », via d’autres plateformes de dons ou de micropaiement (Flattr, Liberapay ou autres), la question de la légitimité ne se pose pas: Tipeee est un outil parmi d’autres qui permet aux créateurs de recevoir des soutiens financiers.

    Personne n’oblige les donateurs à mettre au pot; certains auteurs – au hasard, les plus prolifiques – pourront songer à fournir des contreparties pour les « gros » donateurs, comme des textes inédits ou des avant-premières, mais la vérité, c’est que Tipeee est une plateforme de dons. Il est d’ailleurs maintenant possible de faire un don ponctuel (sur un seul mois) plutôt que récurrent.

    Finalement, le moteur le plus puissant pour alimenter son mécénat, c’est d’en parler.

  5. Merci pour cet article très intéressant.

    Malgré un syndrome de l’imposteur assez envahissant, j’ai déjà réfléchi à la solution Tipeee. Mais pour que ça ait une utilité, encore faut-il avoir des lecteurs — des lecteurs qui apprécient vraiment ce que vous faîtes — et ça, ça m’a l’air assez compliqué, à l’heure d’aujourd’hui. Il faut pouvoir se mettre en avant, pour espérer attirer un minimum l’attention sur ce que vous écrivez, et je ne suis pas certain que tout le monde en soit capable. En tout cas, en ce qui concerne mon cas particulier, c’est très légèrement au-dessus de mes forces. (Avec mes problèmes sociales et ma dépression, c’est un coup à me foutre par terre pour un bon moment. :D)

    Malgré tout, c’est une solution que je trouve chouette sur bien des aspects (Et surtout en terme de liberté) et que je continuerai à surveiller.

  6. L’idée est intéressante, mais je ne pense pas ouvrir de Tipee pour autant, pour deux raisons :
    - vu le nombre de lecteurs que j’ai, je sais très bien que personne ne donnera (j’ai un bouton donation sur Atramenta, il a dû servir 2 fois en plusieurs années)
    - ayant un job à plein temps en plus de mes activités d’écriture, j’ai moins besoin d’argent que de temps, et il n’y a pas de système pour en donner…

  7. J’ai découvert cette plate-forme Tipee en découvrant ton site il y a quelques semaines. J’y ai songé et puis j’ai trouvé deux excuses : je ne produis rien de concret pour le moment ; j’ai un job à plein temps qui me permet de vivre, l’écriture est pour l’instant un loisir.
    Allez, je trouve deux réponses en y réfléchissant dix secondes : je vais bientôt commencer un projet Bradbury aussi donc il y aura des textes réguliers. Et je vais redistribuer cet argent vers d’autres personnes que je soutiendrai sur Tipeee. À dans quelques semaines 🙂

  8. Bonjour Neil et merci pour cet article intéressant (comme tous les autres d’ailleurs, mais il me semble que c’est la première fois que j’en commente un^^).

    Cela fait quelques mois que je commence à m’intéresser au financement participatif, au moins pour voir de quoi il s’agit et comprendre comment cela fonctionne.
    Votre article tombe donc à point nommé.

    La plupart de mes « amis » auteurs qui utilisent ce type d’outil sont sur Ulule. Je connais trois autres plate-formes qui ont aussi leur lot d’auteurs et de projets d’écriture, avec bien plus d’auteurs que sur Tipeee. La répartition est pour le moment simplement ainsi faite, et je suppose que peu d’auteurs proposent un même projet sur plusieurs plate-formes participatives (pour éviter de se disperser sûrement, ou peut-être n’est-ce tout simplement pas autorisé, je suis encore trop peu informé sur le sujet pour le savoir).

    A vue de nez en ce qui concerne l’ergonomie et l’accessibilité, Tipeee m’apparaît comme plus séduisante que les autres plates-formes que j’ai rapidement parcourues. Après, c’est simplement une première impression, mais ça a aussi son importance.

    Puis-je me permettre de poser deux questions ? Du haut de votre expérience, vous pourrez peut-être y répondre.
    Il s’agit de questions techniques / administratives, histoire d’avoir une idée plus précise de comment ça fonctionne.
    - les dons récoltés sont-ils considérés comme des revenus (et donc soumis à l’impôt, à déclarer comme salaire ou équivalent, par exemple à déclarer à Pôle-emploi pour les auteurs concernés) ?
    - y a-t-il une visibilité sur ce que les bénéficiaires font des dons obtenus ?
    Je précise avec un exemple : j’obtiens 20 € de dons chaque mois. Mon projet consiste à faire la promotion de mes écrits (frais de salons, d’illustrations, de corrections, d’abonnements sur des plate-formes de diffusion, par exemple avec un pack à 15 € par mois, frais de maquettage, frais de site ou/et blog, etc.). Peut-on, voire même doit-on présenter un suivi précis et rigoureux de ce qu’on fait de l’argent reçu ? Cela me semblerait tout à fait légitime ! Si j’utilise l’argent pour avancer dans mes écrits et les améliorer, alors l’objectif est atteint et respectueux des « mécènes ». Si je m’en sers pour partir en vacances ou manger au restaurant, il y a comme qui dirait un problème de confiance et de respect envers les donateurs.

    Du bas de ma petite expérience, je vois ce type de financement comme une aide à l’investissement, à la promotion et en bref comme une relation de parrainage. J’apprécie ce que fait untel et je lui fais don de xyz euros. Untel s’en sert pour avancer dans son projet et me remercie par telle ou telle contrepartie.

    Je vais creuser le sujet et continuer à me renseigner, mais si vous pouviez donner votre avis sur ces deux questions, je le lirais avec intérêt 🙂

    Bien cordialement.

Les commentaires sont fermés.