Antichrist understar

Pour la première fois depuis de longues années, Brian pouvait enfin se consacrer à la solitude. Cette situation n’était pas faite pour lui déplaire. Pris dans la tempête, il l’avait appelée de toutes ses forces. Maintenant en tête à tête avec les murs, il pouvait à loisir étudier la complainte aiguë de ses acouphènes. La pénombre qui baignait son intérieur avait la densité idéale pour cela.

— Lilly ?

Il ferma les yeux — ce qui ne faisait pas de grande différence — et scruta le silence. Lilly approchait. Brian sentit une boule de joie monter dans sa gorge. L’habileté de sa colocataire était confondante, tout comme son aisance à se frayer un chemin au milieu des brouillons éparpillés sur la moquette du salon. Au gré des frasques de l’évolution, son espèce avait vaincu les exigences de l’équilibre et s’était dotée d’une vision qui percevait sans doute les radiations des cœurs. Ce flamboiement intime guidait ses pas dans les ténèbres, Brian en était convaincu lorsqu’il la voyait éviter les obstacles comme en plein jour.

Brian sursauta lorsque la chatte bondit à l’improviste sur le canapé. L’animal posa ses pattes sur la cuisse du chanteur et la malaxa. Le rythme, toujours le même, entra en résonance dans son esprit. Il fredonna un air dont il croyait avoir tout oublié et caressa son pelage. La chatte ronronna comme le moteur d’une vieille voiture.

— Rien que toi et moi.

La cloche de l’entrée sonna à l’autre bout de la villa, étouffée par la distance. Son assistant se chargerait d’aller ouvrir. Depuis qu’il avait congédié le personnel de maison, le jeune Ryan s’occupait de tout, de l’organisation des entrevues au ménage en passant par l’entretien d’une piscine que personne n’avait utilisée depuis longtemps. Le téléphone gronda mais Lilly ne s’en émut pas. Las, Brian décrocha, écouta ce qu’il y avait à écouter et reposa le combiné dans un soupir. La solitude était une île inaccessible, même aux marins les plus hardis.

Telle une marionnette tirée par des cordes de pendus, le chanteur s’arracha à l’attraction des coussins. Se tenir debout lui avait jadis demandé un si grand effort que seule la drogue lui avait donné la force d’affronter la scène et les caméras. La cocaïne avait été sa maîtresse et occupait encore cette place, d’une certaine façon. Mais du statut d’amante exigeante, elle avait été rétrogradée à celui de prostituée occasionnelle. Brian n’avait rien pris depuis trois jours, à part quelques verres le soir. Il espérait continuer sur ces rails le plus longtemps possible. La réalité était souvent un peu plus complexe que le délire.

Il songea à ses vêtements, noirs comme les plumes d’un corbeau neurasthénique, et aux poils de Lilly qui s’accrochaient dans les mailles. Ses tee-shirts en étaient maculés et lui donnaient cet air humain, trop humain, qu’il avait passé sa vie à combattre à l’aide de panoplies de monstre et de costumes grotesques. Lorsqu’il enfilait certains vêtements, notamment ceux tirés de sa collection historique d’uniformes militaires, le chat n’avait plus le droit d’approcher. Mais les costumes avaient été remisés dans un dépôt à South Hollywood, comme tout le reste du bazar excentrique. Sans compter qu’il n’avait aucune intention de laisser le soleil tanner sa peau cadavérique aujourd’hui. Inutile de s’épousseter pour un simple journaliste.

Il traversa le salon à la lumière de l’unique bougie posée sur le guéridon. Ce meuble avait appartenu à Alastair Crowley — l’antiquaire le lui avait certifié — et avait fait le succès des séances de spiritisme que Brian avait autrefois données en privé. Il piétina les feuilles de papier qui jonchaient le sol. Elles n’en méritaient pas moins. Lilly sauta du canapé et se lança dans la chasse au brouillon avec panache. Ces esquisses ne valaient rien. Elles étaient l’image d’un travail imparfait sur lequel il planchait depuis des jours, sans parvenir à en tirer quoi que ce soit. Son esprit était embrumé par l’isolement.

Il remonta le couloir vers la cuisine. Ses toiles, accrochées au mur en attendant la prochaine exposition, le suivaient du regard. Son agent lui avait promis qu’il pourrait organiser quelque chose dans les six mois, mais lui avait déjà garanti la même chose six mois plus tôt. À croire que ses œuvres n’intéressaient plus que quelques groupies fortunées.

Les yeux cernés d’Edgar Poe l’escortèrent tandis qu’il dépassait le chandelier en forme de bras humain qui émergeait de la paroi, un hommage à La Belle et la Bête de Cocteau. La solitude peuplait la maison d’ombres, et celles-ci n’avaient rien à voir avec l’obscurité. Elles suivaient Brian où qu’il aille. Il avait renoncé à les combattre. La lumière pouvait peut-être repousser le Mal, mais elle ne pouvait rien contre les regrets.

Une fois sa vessie soulagée, Brian retraversa la villa en sens inverse. Dans le salon, le journaliste s’était déjà installé.

— On m’avait dit de prévoir une lampe de poche, plaisanta l’invité, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point.

Brian se força à sourire. Ils échangèrent quelques amabilités au sujet de son nouvel album. Le chanteur proposa au gratte-papier de le rejoindre sur le canapé. La proximité, surtout dans cette presque complète obscurité, lui donnait un avantage certain sur son interlocuteur.

— C’est ici que vous vivez ?

— C’est ici que je créé, ça revient au même.

Le journaliste voulut reculer, mais Lilly s’allongea sur ses jambes et le contraignit à l’immobilité. Le visiteur enclencha son magnétophone avant de le déposer sur l’accoudoir.

— Nous sommes chez vous et c’est la première fois que nous nous rencontrons. Comment dois-je vous appeler ?

Brian secoua la tête. Cette question lui avait été mille fois posée au fil des albums et des différentes personnalités qu’il avait endossées. Mais aujourd’hui, il n’était pas d’humeur à se laisser appeler par son prénom. Après tout, plus personne n’utilisait Brian, à part ses parents peut-être, quand il les voyait. Eux-mêmes hésitaient à lui adresser la parole désormais.

— Fais comme tout le monde, dit Brian. Appelle-moi Marilyn Manson.

Le journaliste opina du chef et plissa les yeux pour mieux discerner le visage maquillé de la rock star. Mais il ne vit qu’une tâche d’obscurité qui languissait de se fondre dans le néant. Une main aux ongles noirs perça les ténèbres et lui tendit une bière.

 

Brian ne se rappelait plus vraiment du jour où il s’était lassé de Manson. Il avait fallu s’y résoudre : son alter ego, autrefois croque-mitaine d’une Amérique religieuse à l’extrême, ultra-consommatrice et bien-pensante, ne faisait plus peur à personne. Encore dix ans en arrière, chacune de ses apparitions déclenchait des réactions épidermiques. Mais l’allergie avait d’une manière ou d’une autre été soignée.

Internet, avec ses vidéos choquantes vomies aux quatre coins de la planète, avait précipité sa chute. Brian avait une théorie : les ordinateurs avaient désensibilisé les spectateurs. Les réseaux sociaux, et l’ascenseur émotionnel qu’ils induisaient, avaient plongé le monde dans l’apathie.

Brian avait décidé, pour la sortie de son précédent album, de réveiller les consciences en réalisant un clip où il assassinerait une femme. Cette œuvre était destinée à dénoncer les dérives d’une société violente et permissive en matière d’armement. Mais la vidéo, à son grand dam, n’alluma aucun brasier. Dans les années 90, des cohortes de chrétiens en colère et d’associations familiales se seraient empressées de brandir l’étendard de la justice et de vouer le mécréant aux flammes de l’Enfer, desquelles il n’aurait jamais dû s’échapper. Peine perdue.

Pour la sortie de son dernier disque, il n’avait même pas cru bon de tenter de choquer qui que ce soit : autant essayer de déclencher un tsunami en jetant une brique au milieu de l’océan. Le monde était anesthésié et lui-même trouvait que sa douleur d’exister n’était plus tout à fait la même. Quelque part en chemin, elle s’était faite plus supportable.

Brian Hugh Warner n’était plus que l’ombre de lui-même. Lorsqu’il avait décidé de troquer son état civil contre un nom de scène, Marilyn Manson lui avait littéralement sauté à la gorge. C’était un pseudonyme puissant — combinaison du rêve et du cauchemar américain, Marilyn Monroe et Charles Manson —, une idée tellement brillante que les Spooky Kids, son groupe de l’époque, s’étaient affublés de surnoms obéissant à la même logique binaire. Marilyn Manson avait été une poupée entre les mains de Brian Hugh Warner, mais une poupée de pouvoir. Pour lui qui avait toujours rêvé en silence de faire de la politique, ce doppelgänger aussi lumineux que terrifiant avait servi d’exutoire. Il lui avait permis d’extérioriser ses craintes, ses doutes et ses envies mieux que n’importe quelle thérapie à cent mille dollars.

L’épouvantail avait passé l’arme à gauche en même temps que son mariage éclair. Dita, la stripteaseuse burlesque dont il était tombé amoureux, n’avait pas supporté son mode de vie, une façon polie de dire qu’elle n’avait pas vu dans son penchant pour la bouteille et la poudre le profond chagrin qui l’animait. Il s’était enfoncé encore un peu plus bas en s’affichant avec Evan, une gamine de vingt ans sa cadette dont il s’était certes nourri de la jeunesse, mais qui l’avait utilisé au pire moment pour attirer l’attention des objectifs. Couvert de ridicule et incapable de faire peur, son alter ego s’était désintégré en vol. Il s’imaginait encore certains après-midis briser chaque os de cette petite peste avec un marteau.

À quarante ans passés, Marilyn Manson cédait petit à petit la place à Brian Warner. Il n’avait pas envisagé que cette transition viendrait si vite, mais il n’avait plus le cœur à faire semblant. Il y a avait eu trop de bruit autour de lui.

Du jour au lendemain, il avait plié bagage, abandonné sa maison pour emménager dans une luxueuse villa de West Hollywood où il s’était cloîtré. Là, il avait passé ses journées à peindre, à gratter sa guitare et à ruminer sa fatigue. La colère l’avait quitté, tout comme la révolte et le dégoût. Sans ces trois piliers, le château de cartes Manson s’écroulait. Il n’aspirait plus qu’au luxe de l’oubli, mais ses fantômes le suivaient à la trace. Il devait se faire une raison : Manson était parti. Ce foutu corbeau s’était évaporé sous le soleil de la Californie, ne restait plus que Brian qui, tous les jours, essayait tant bien que mal d’enfiler les habits que Manson avait abandonnés dans sa fuite. Chaque matin, il contemplait son dressing d’un air effaré et choisissait un déguisement à contrecœur. Si Manson avait été là, il aurait sans doute su quoi faire, mais Warner devait le remplacer au pied levé.

Marilyn Manson n’avait jamais vraiment cru aux vertus curatives du suicide. D’un point de vue strictement pragmatique, on supprimait le problème d’une balle de revolver, mais les causes demeuraient. Quant aux conséquences, elles étaient désastreuses. Tout de ce qui pouvait déclencher en lui l’envie de se jeter d’un pont se résolvait en général par un hurlement dans un micro ou un coup de poing dans un mur, aussi n’avait-il jamais vraiment considéré cette issue fatale comme une réelle option. L’idée de s’ôter la vie l’avait effleuré bien sûr, mais, même s’il en avait fait son fonds de commerce ces vingt dernières années, il valait mieux que sa propre mort.

— Que t’est-il arrivé, Manson ?

Nu devant le miroir, le sexe pendu mou sous son ventre gonflé, Brian détailla son corps flasque et se prit à rêver de chirurgie esthétique. Il n’avait jamais été sportif : la drogue et l’alcool avaient toujours été ses meilleurs partenaires minceur. Il ressemblait à une version déglinguée de son père, sur laquelle un troupeau de tatoueurs dingues se serait défoulé. Il examina son profil : son goitre mangeait son menton chaque jour un peu plus. Enfant, cette difformité l’avait complexé. Sa carrière avait presque été écrite à l’encre de ce menton distendu. Le rock lui avait donné une excuse pour se maquiller. En barbouillant son cou de noir et son visage de blanc, le contraste ainsi créé atténuait cette chair pendante.

Il enfila quelques vêtements et alla s’enfermer dans le studio d’enregistrement. À cette heure, Ryan devait dormir. Il ne croisait jamais son assistant sans en avoir exprimé le souhait. Cette discrétion était une bénédiction. Il s’installa sur un tabouret et gratta quelques accords sur une guitare folk. Il n’avait jamais été bon musicien. John 5 était un vrai virtuose, Ramirez aussi, mais pas lui. Il savait hurler, avoir une colère et la transcender, mais à son âge, il avait renoncé à devenir un gratteur, même passable. Il s’entourait du mieux qu’il pouvait. Sur le dernier album, son vieux pote Johnny Depp était venu lui donner un coup de main pour une reprise. Le titre avait été pas mal joué en radio, comme si sa carrière se résumait à reprendre les chansons des autres. À quoi cela pouvait-il bien servir d’écrire de nouveaux textes quand il suffisait de chanter de vieux tubes ? Il s’étonnait que son manager ne lui ait pas encore proposé d’enregistrer un disque de reprises.

Brian reposa la guitare et combattit l’envie urgente de s’en coller plein les narines. Les murs l’étouffaient. Cela faisait des jours, des semaines, qu’il n’avait pas pris l’air. La nuit était tombée sur Los Angeles et les morts dansaient au clair de lune sur les capots des voitures. Manson brûlait dans son ventre comme le foyer endormi d’un incendie.

Une voix lui chuchota : « Tue ton dieu ». L’instant d’après, il s’enfuyait comme un voleur en direction de Sunset Boulevard.

 

Le Chateau Marmont était un nid de secrets de polichinelle dans lequel le Tout-Hollywood venait siroter un Jerry Thomas Manhattan dans l’espoir de se faire photographier. L’hôtel, situé à quelques minutes à pied de la villa, avait acquis son statut de légende en donnant corps à certaines histoires croustillantes. John Belluci y avait passé l’arme à gauche, en présence de Robert de Niro et de Robin Williams. Jim Morrisson avait manqué de l’imiter en sautant d’une fenêtre — il avait raconté ensuite y avoir laissé la huitième de ses neuf vies. Les motos de Led Zeppelin avaient ravagé le hall. On ne comptait plus les anecdotes qui avaient fait de ce lieu l’épicentre de la légende hollywoodienne. Chateau Marmont était le chaînon mystique qui reliait Montgomery Clift à Helmut Newton et Liz Taylor à Lana Del Rey. L’établissement était une toile d’araignée pailletée sur laquelle les gouttes de rosée avaient le goût du gin et du vermouth. Pourtant, l’endroit était plutôt vulgaire. Pâle réplique du château d’Amboise à l’extérieur, genre country-club chic à l’intérieur, l’institution résumait la fascination américaine pour le faste, le confort, le kitsch et le clinquant. Néanmoins le bar était acceptable, et si aujourd’hui on y croisait davantage les seins de Lindsay Lohan et le cul de Lady Gaga que le sourire enjôleur d’Ava Gardner ou la mise élégante de Cary Grant, on pouvait encore s’y saouler dans une paix relative.

Brian baissa la capuche de son sweater et fit un signe au physionomiste.

— Bonsoir, monsieur Warner, dit le géant noir en costume de valet de pied. Pas de chauffeur ce soir ?

— Je voyage léger, mais c’est possible que j’aie besoin d’un gars pour me ramener à la maison dans deux heures.

Le titan éclata d’un rire grave.

— Le bar est ouvert toute la nuit, monsieur Warner. Et l’hôtel sera ravi de vous prêter une chambre.

Brian le salua et prit la direction du bassin des carpes. Le physionomiste avait la qualité des gens de sa corporation : là où personne n’aurait été capable de reconnaître Manson sans son maquillage, ses fausses dents en argent et ses costumes, lui aurait pu le désigner parmi une foule à trente mètres dans le brouillard. Les cartes d’identité étaient superflues : la liste des invités était gravée dans la mémoire du cerbère et Brian aurait pu venir en pyjama sans que Weston s’en émeuve. En cela consistait le luxe véritable, celui des habitués.

Le chanteur traversa la terrasse et contourna la fontaine dans laquelle barbotaient les plus gros poissons qu’il ait jamais eu l’occasion d’admirer dans un hôtel : des carpes chinoises tachées de rouge dont la légende disait qu’elles tiraient leur couleur des baisers humides d’une star depuis longtemps oubliée. Un écrivain anglais lui avait raconté cette histoire, un type aux cheveux encore plus dingues que les siens, passablement éméché ce soir-là. Les Anglais en faisaient toujours des caisses lorsqu’ils descendaient au Marmont, des excentriques qui jouaient les lords dans un décor de cinéma, qui n’avait d’authentique que les autographes sur les murs des toilettes.

À cette heure, le restaurant se vidait et les serveurs débarrassaient les tables. Des vestiges de repas gargantuesques s’y éparpillaient. Sans quitter ses chaussures des yeux, l’artiste fonça droit au bar et commanda un Sunset Sour, la boisson idéale pour mettre en orbite une soirée d’anéantissement. Des jours qu’il ne s’était pas déconstruit à coups de fonds de verre, nourrissant ses démons du strict minimum. Il fallait que ce monde cesse au plus vite.

Dans un immense verre à cocktail, le barman mélangea le whiskey et ses volutes artistiques à celles, plus lourdes, du vin rouge et du blanc d’œuf. Brian jeta la paille sur la moquette et déversa le contenu du récipient dans son gosier, comme un oiseau. L’alcool réchauffa son estomac. Il n’avait rien mangé de la journée. Accoudé au comptoir, le chanteur pivota pour embrasser le décor d’un regard. La plupart des Américains de base n’auraient jamais accès à ce salon. Il s’amusa de l’ironie qui poussait un gamin paumé de l’Ohio, plutôt défoncé et sans grand espoir, à venir y chercher l’ivresse.

Au fond de la salle, une starlette de la télévision dont Brian ne se souvenait plus du nom agita le contenu de son décolleté sous les yeux d’une brochette de types dépenaillés, sans doute des scénaristes ou des producteurs. Ces gars-là étaient reconnaissables entre mille : ils portaient tous ces mêmes jeans hors de prix dans lesquels ils pensaient ressembler à la dangereuse racaille d’Inglewood. Dans un livre d’entretien, Manson avait expliqué à quel point il trouvait le jean vulgaire : c’était un instrument d’oppression, une tenue d’esclave dont la légende était perpétuée à grand renfort de spots publicitaires et de stars sponsorisées. Brian n’était pas forcément du même avis que son alter ego sur bien des points, aussi s’autorisait-il, dans les moments de lassitude, à délaisser les pantalons en cuir pour le confort d’un jean. Mais ces écarts restaient des exceptions. Ces types le dégoûtaient.

Brian admira les larges portes en ogive qui cernaient ce surprenant décor mi-gothique mi-plastique qui lui rappelait les films d’Elvira, la maîtresse des ténèbres. Il aurait éventuellement droit à une apparition de Paris Hilton en before à une soirée sur le Sunset Strip, les yeux exorbités et le nez poudré. Ce n’était pas si mal. Paris était une personne agréable dès lors qu’on grattait un peu la couche de merde dont les journaux la recouvraient.

— La même chose, monsieur Warner ?

Le Chateau Marmont était le seul endroit au monde — à part peut-être le bloc de Canton, Ohio, où il avait grandi — où on l’appelait par son nom. La première fois, cela l’avait surpris. À présent, cette habitude lui inspirait un tel sentiment de sécurité qu’il se réfugiait ici presque autant pour cette attention que pour la cave.

Une minuscule silhouette entra dans son champ de vision.

— Un Johnnie Walker Blue.

Brian tourna la tête pour examiner la personne qui venait de briser sa sphère d’intimité. Il s’agissait d’une jeune femme, la trentaine ou peut-être un peu plus, plutôt petite malgré les stilettos qui la surélevaient. Les pointes de ses talons s’enfonçaient dans la moquette du bar. Elle hésita, le cou vissé sur son axe, et laissa traîner un regard fuyant sur le chanteur.

— Fais comme chez toi, dit Brian.

La jeune femme sourit et se hissa sur un tabouret. Quelques instants plus tard, le serveur déposa face à elle un verre à whisky dont le précieux contenu ondula en ridules dorées à l’atterrissage. Brian en profita pour commander un double Casa Dragones, une tequila corsée.

— À une époque, une fille comme toi n’aurait même pas osé penser à s’asseoir ici.

L’inconnue le dévisagea avant de baisser les yeux vers sa boisson.

— Pourquoi ?

— Je faisais peur.

La femme décolla ses lèvres du verre et replongea ses pupilles couleur lagon dans ceux du chanteur. Brian sentit une chaleur descendre dans son pantalon. La ligne courbe et gracieuse du cou de la visiteuse lui donnait l’envie soudaine d’y planter les dents, de casser sa colonne vertébrale en deux et de la dévorer.

— Parce que plus maintenant ? demanda-t-elle en continuant de siroter sa boisson d’un air innocent.

Ses longs cheveux couleur d’automne encadraient un admirable visage d’ange, apothéose au sommet d’un corps minuscule mais proportionné, comprimé dans une robe noire sévère dont la seule raison d’être était d’empêcher une glorieuse poitrine de s’évader de son corsage. Brian serra le poing pour contenir l’afflux de sang qui, s’il n’y faisait pas attention, donnerait naissance à une formidable érection. Il se mordit la lèvre.

— Je ne te rappelle personne ?

La jeune femme le scruta et haussa les épaules.

— Une vieille dame en survêtement, peut-être.

L’excitation de Brian se crasha dans un déluge de flammes et de honte, comme un avion de ligne sur les tours jumelles. Sans maquillage, la rock star n’avait plus rien d’effrayant : les traits gonflés, bouffis d’alcool, la peau flasque, les sourcils rasés et ce foutu goitre pendu à son cou, il ressemblait effectivement à une retraitée en cure de désintox. Il baissa la tête, serra le verre de tequila et l’avala d’une traite avant d’éclater d’un rire sonore. Il avait failli perdre sa voix de basse écorchée à plusieurs reprises, mais elle demeurait sa plus fidèle alliée lorsqu’il en usait en nuances. Lorsqu’il riait, c’était le diable qu’on entendait. Elle sourit, pas impressionnée, mais séduite par la dérision.

— Ouais, c’est ça… Une vieille dame.

— En survêtement, ajouta-t-elle.

— En survêtement.

Le chanteur tendit la main. Fascinée, elle contempla ses ongles peints en noir comme des insectes venimeux.

— Brian Warner.

Elle lui rendit poliment sa poignée de main. Sa paume et ses doigts étaient si petits qu’ils disparaissaient presque complètement dans ceux de la rock star.

— Lilly.

Brian écarquilla les yeux.

— Tu t’appelles comme ma chatte.

Le rire de la jeune femme tinta comme un concert de clochettes.

— Indiana Jones s’appelait bien comme le chien.

 

Ils enchaînèrent les verres comme les sujets de discussion et deux heures plus tard, bien qu’ivres, ils furent les derniers clients du bar. Paris ne s’était pas montrée, ce qui n’était pas plus mal. Le temps d’une conversation, Lilly avait réussi à faire oublier Marilyn Manson à Brian.

— Tu es un genre de star, c’est ça ?

— Peut-être. Il y a dix ans. Maintenant, je suis un clown.

— Un clown triste.

— Ouais. Un foutu clown triste. Sérieux, tu ne me reconnais pas ? Je sais que je ne ressemble à rien sans maquillage, mais c’est vexant.

Lilly recula et manqua de tomber à la renverse. Ils rirent ensemble. La jeune femme se redressa et tâcha de s’empêcher de loucher. L’alcool n’aidait en rien.

— T’es un acteur ?

Brian secoua la tête, plongeant au passage une mèche de cheveux dans sa vodka-tonic.

— Un chanteur alors.

— Ouais.

— Ah merde, je suis nulle en musique. Le dernier disque que j’ai écouté en entier, ce devait être Britney Spears. En 1994.

Brian écarquilla les yeux.

— Je suis agent littéraire.

Le chanteur se résolut finalement à lui dévoiler son identité. Lilly arqua les sourcils et avança la lèvre en une moue boudeuse.

— Sérieusement, tu ne connais pas Marilyn Manson ?

Elle balança la tête de gauche à droite.

— Ça me dit quelque chose. Vaguement. J’ai dû entendre des copines en parler à la fac. Dans mon souvenir, c’était un type qui brûlait des bibles et tuait des poulets.

Brian contracta son visage pour lui redonner un peu de son aspect acéré. Lilly leva la main devant sa bouche.

— Pardon.

— Tu vois, Internet a cisaillé les nerfs des gosses, les adultes sont sous anxiolytiques et moi, je hurle dans un micro et personne ne m’écoute. Quand je lis les foutus articles dans les journaux, il n’y en a que pour mes premiers disques, à quel point j’étais bon, à quel point j’étais jeune. Conneries ! Je suis toujours le même. Pourtant, je suis devenu… une vieille dame en survêtement.

Elle laissa Brian terminer son verre sans détacher de lui son regard mentholé.

— On devrait aller ailleurs.

— J’ai pas de voiture. J’ai pas de permis non plus. Tu veux marcher jusqu’à chez moi ? Ryan a dû changer les draps.

— Tu es bourré, Manson, ça n’arrange rien à ton problème.

Le chanteur déplia le dos et plaqua ses mains sur ses cuisses. Elles tremblaient.

— Pourquoi “Manson” ?

Lilly sourit.

— Ton problème s’appelle Brian : Manson est ton épée, ton bouclier et le chemin que tu dois emprunter. Alors ce soir tu es Manson, d’accord ? Brian est parti se coucher.

L’artiste reposa ses pieds sur la moquette. Le monde tournoya sous lui comme un ballon de basket sur le doigt de Kobe Bryant.

— C’est quoi cette foutue histoire d’épée, de… quoi déjà ?

— Ton épée, c’est ta force et l’arme avec laquelle tu te bats. Ton bouclier, c’est l’armure qui te protège. Ton chemin, c’est la direction que tu prends avec toute cette merde sur le dos. Et à ce propos…

Lilly pâlit tandis que sa gorge se gonflait d’un répugnant reflux.

— Je vais gerber et on se casse.

La jeune femme farfouilla dans son sac, tendit à Brian un trousseau de clefs et courut en direction des toilettes. Lorsqu’elle refit surface, Brian avait disparu et la note avait été réglée. Ses talons claquèrent jusqu’au parking, où elle ouvrit la portière de sa Toyota. Brian la dévisagea d’un air absent, les yeux gonflés.

— Mon assistant appellera la police si tu m’enlèves, dit-il.

Lilly remonta sa robe sur ses cuisses d’albâtre, s’installa sur le siège et fit rugir le moteur.

— En route, Manson. La nuit est à nous.

Weston salua d’un mouvement de tête la sortie du véhicule, qui lécha d’un trait les premiers kilomètres du Sunset Boulevard.

 

Los Angeles se reflétait dans la baie sous le ciel étoilé. Brian, les doigts de pied léchés par les vagues, repensa à ces paroles idiotes qu’il avait écrites dans une autre vie.

Nous fuyons vers le bord du monde, et on ne sait pas si l’univers finira aujourd’hui.

— Qu’est-ce que tu dis, Manson ?

— Des conneries.

Derrière eux, Venice Beach en mode nocturne étalait son lot d’abrutis à tambours et de clodos puants. Personne ne l’avait reconnu dans la nuit : pour tout dire, c’était plutôt la robe de Lilly qui avait attiré les regards des noctambules lubriques. Avec ses chaussures à talons hauts et sa démarche de panthère bourrée, elle avait tout d’une starlette en fin de soirée. Des flashs avaient même crépité lorsqu’elle avait traversé la plage, à quelques mètres devant lui. Les photographes amateurs déclenchaient à tout bout de champ ici, des fois qu’une célébrité se promène incognito. Peut-être que l’un d’entre eux remarquerait ce drôle de type dans l’arrière-plan, bouffé par l’ombre du flash. Une photo de Marilyn Manson sans maquillage ne manquerait pas d’intéresser les tabloïds, toujours enthousiastes à l’idée de lui rappeler sa laideur. Brian tourna la tête. Ils étaient seuls sur cette partie de la plage et personne ne se risquerait à venir taper la discussion avec une file bourrée et une épave dégingandée aux airs de dealer de crack.

Le temps qu’il inspecte les environs à la clarté d’une lune moqueuse, Lilly avait perdu sa robe. Le pauvre vêtement désincarné n’était plus qu’un chiffon abandonné sur le sable. La jeune femme quitta sa culotte, lança un regard de défi à l’océan avant de retirer son soutien-gorge et de plonger dans les vagues.

— Ramène ta fraise, Manson.

Maintenant que l’alcool descendait en lui, le chanteur avait froid et frissonnait. Il aurait pu laisser son sexe le guider comme une baguette de sourcier, mais il n’était pas certain d’avoir envie de s’approcher nu d’une inconnue qui, pour ce qu’il en savait, pouvait très bien lui refiler une saloperie.

— Va te faire foutre.

Il croisa les bras.

— Quel est ton rêve ? demanda la jeune femme.

Brian plissa le front. Depuis qu’il s’était lancé dans la musique, il n’avait pas vraiment eu l’occasion de s’interroger. Longtemps, il s’était convaincu d’avoir atteint son but. Mais tandis que la question répandait ses circonvolutions dans les méandres de son esprit comme une goutte d’encre dans un verre d’eau, il reconsidéra son jugement. Il n’était pas plus heureux qu’à vingt ans : de fait, il l’était même moins. Le statut de vedette avait certes ses avantages et lui garantissait une certaine immunité. Mais rien ne l’avait empêché de se retrouver ici, sans protection, bourré et en pleine nuit, en compagnie d’une inconnue. Aucune main divine ne contrecarrerait les sales plans du destin si celui-ci décidait de lui jouer un coup fatal. À part quelques journalistes de rock pour se souvenir de lui, le monde continuerait de se détruire après sa mort. Sa célébrité était relative. Les années effaceraient son passage à plus ou moins court terme.

— J’ai cru que je pouvais changer les choses à une époque. Aujourd’hui, je me dis que c’est déjà bien si les choses ne me changent pas trop.

Un instant, Brian crut que Lilly s’était volatilisée dans les flots. Elle réapparut derrière la crête d’une vague. Ainsi cambrée, ses seins lisses se moquaient du temps qui passe, comme ceux d’une statue antique.

— Je pense que tout le monde a un destin exceptionnel, dit-elle. Peu de gens utilisent ce potentiel. Toi, Manson, tu as sorti la tête de la médiocrité, mais une poignée de mauvaises critiques et deux méchantes ruptures sont à deux doigts de te laisser tout foutre en l’air. C’est con.

— Pas plus con que de se retrouver ici, pesta la rock star. Un foutu bain de minuit sur Venice Beach, sérieusement, tu m’as pris pour un touriste ?

La naïade barbota encore un peu et finit par s’extirper de l’eau. Elle s’essuya sans grâce avec sa robe, qu’elle repassa sans rien dire avant de s’asseoir aux côtés du chanteur.

— J’ai froid.

Brian eut un rire nerveux.

— Putain.

Sans lui demander la permission, la jeune femme se blottit contre lui. La température à cette époque de l’année ne descendait jamais sous les vingt degrés : il ne faisait pas froid. Pourtant, cette masse de chair palpitante contre son flanc fit naître en lui une certaine tendresse. Il passa son bras par-dessus son épaule et la frictionna doucement. En bon gentleman, il retira sa veste et la lui offrit pour se couvrir.

— C’est gentil, bredouilla-t-elle.

— Cette fringue coûte plus cher que ta caisse.

Lilly pouffa. La lumière laiteuse de la lune soulignait les tatouages sur les bras blafards de l’artiste. Ces ornementations n’avaient rien de séduisant. Au contraire, Brian en avait plutôt honte. Il s’agissait d’erreurs de jeunesse, mal foutues au regard des motifs stylisés qui s’étalaient sur les membres musclés des chanteurs de rock d’aujourd’hui. Elle se serra un peu plus, posa la main sur sa cuisse et remonta jusqu’à son entrejambe. Brian sursauta.

— Qu’est-ce que tu fous ?

— Je sais ce dont tu as besoin, Manson : d’une nana sur qui cogner. Tu peux taper toutes les filles que tu veux dans les clips, mais ça ne remplacera jamais la vraie douleur d’une gifle ou d’un coup dans les reins. Tu as honte de vieillir, mais il y a quelque chose de beau dans la laideur.

Brian écarquilla les yeux et tenta de faire le point sur le visage de la jeune femme. Les brumes de l’alcool lui en masquaient la netteté.

— T’es barge.

Il repoussa sa main. Elle lui colla une claque retentissante. La colère monta en lui comme le sang dans un membre amputé et l’espace d’un instant, le visage de Lilly se superposa à ceux de Dita et d’Evan. Ce n’était pas l’envie qui manquait de lui flanquer un coup de poing. Brian retint Manson qui voulait ressurgir et éructa un chapelet de jurons pour soulager son appétit de destruction. Lilly n’eut pas l’air impressionnée, au contraire : la jeune femme parut satisfaite.

— C’est cette rage, Manson, c’est elle qui te fait brûler et qu’il faut que tu retrouves si tu ne veux pas crever.

Brian secoua la tête.

— Je ne sais pas qui tu es, mais tu es secouée.

La femme partit d’un rire dément.

— Je suis ce que tes disques ont fait de moi.

Avant qu’il puisse réagir, Lilly se jeta sur le chanteur dans un hurlement hystérique. Surpris, Brian tenta de la repousser, mais bientôt elle l’enfourcha, trempée, les cuisses serrées sur son torse et les mains en écharpe autour de son cou.

— J’ai pas besoin que tu me dises ce qui est bon pour toi, Manson : je le sais depuis toujours.

Brian crut qu’un barman démoniaque avait versé une pinte de vodka glacée dans ses artères.

— Putain, toussa-t-il, à deux doigts d’étouffer. T’es rien qu’une foutue fan.

Le visage de Lilly s’éclaira d’un sourire cruel, que la pleine lune rendait encore plus terrifiant.

— Ça fait des semaines que je dépense mon salaire dans ce bar hors de prix dans l’espoir de te voir débarquer.

Lilly raffermit son étreinte. Le chanteur, les gestes ralentis par l’ivresse, empoigna ses cheveux et les tira vers lui, mais la folle planta ses dents dans son épaule. Une douleur intenable explosa dans son bras et l’obligea à lâcher.

— Je te demande juste de me foutre en cloque, lui chuchota-t-elle à l’oreille. De notre union naîtra l’Antéchrist Superstar, destiné à régner sur le monde, l’hydre à qui l’on coupe la tête mais qui toujours repousse. Tu peux passer tes nerfs sur moi, si tu en as envie. Tu peux me cogner, me ravager, me faire tout ce que tu veux, mais tu vas me prendre ici et maintenant, Manson. J’ai attendu toute ma putain de vie pour…

L’énergie du désespoir propulsa le poing de la rock star vers les cieux et coupa court au discours de l’illuminée. Hors d’haleine, Brian se redressa. Lilly gisait sur le sable, assommée. Il lui arriverait des ennuis s’il l’abandonnait. Pourtant cette folle avait failli le tuer et méritait son sort.

Il se pencha pour vérifier qu’elle respirait. La démente laissa échapper un grognement. Brian lui arracha sa veste et envisagea de lui piquer ses clefs de voiture pour rentrer à la villa. Mais il était complètement ivre et n’avait pas le permis : deux raisons pour éviter de commettre une erreur supplémentaire. De plus, il n’avait aucun intérêt à laisser ses empreintes sur ses effets. Cette fille l’avait piégé comme un débutant. En soi, il n’avait rien contre l’idée de contenter une groupie de temps à autre… mais pas quand elle se prenait pour la future mère du démon.

— Au revoir Lilly.

Sans un regard en arrière, Brian marcha jusqu’en lisière de la plage à la recherche d’un bar duquel il pourrait téléphoner à son assistant.

 

Le matin se réveillait à peine lorsqu’ils franchirent la porte de la villa. Brian, les yeux rivés sur ses bottes cloutées, n’accorda aucune attention aux reflets irisés qui parcouraient la piscine du jardin, pas plus qu’à la somptueuse palmeraie qui bordait la face ouest du bâtiment ou aux arches impeccables qui délimitaient l’accès au patio. Il se contenta de marcher jusqu’à la porte, qu’il claqua derrière lui au nez de son assistant. Là, il traversa le dédale de couloirs sinueux qui sillonnait la maison et s’enferma dans sa chambre. Lorsqu’il était adolescent, ses parents avaient surnommé ”la grotte” cette pièce dans laquelle il passait le plus clair de son temps, volets fermés et death metal à fond sur la platine. Le sol, jonché de brouillons, de partitions déchirées et d’esquisses barbouillées à l’aquarelle, se déroba sous lui. Épuisé, il s’effondra sur le lit défait sans se déshabiller, repensa à Lilly et voulut l’étrangler. On gratta à la porte. La chatte miaula une note plaintive. Il faudrait trouver un nouveau nom pour ce foutu félin.

Les jours, puis les semaines s’égrenèrent sans que Brian daigne ouvrir la porte. Seuls les livreurs de junk food étaient autorisés à passer le seuil, ainsi que des types louches qui portaient des Wayfarer même dans la pénombre et à qui Ryan distribuait les dollars sans poser de questions. Les quelques fois où son assistant avait pu jeter un regard furtif dans la chambre, Manson — dans un état lamentable — lui avait hurlé dessus. Il patienterait. Un jour ou l’autre, la star sortirait de sa retraite pour répondre à l’accumulation d’interviews en retard qu’il avait dû décommander sous le fallacieux prétexte d’une fièvre dévorante.

Presque un mois plus tard, Ryan frappa et n’obtint aucune réaction, pas même la moindre insulte. Réitérant sa requête sans plus de succès, l’inquiétude le gagna. Il menaça de défoncer la porte s’il n’entendait pas de signe de vie. Le jeune homme recula de trois pas et banda ses muscles. Mais avant qu’il n’ait le temps de se précipiter sur le chambranle, la serrure cliqueta. L’assistant ouvrit le battant.

L’odeur était intenable. Au milieu des boîtes de pizza entassées, des sachets en plastique vides, des bouteilles de bière et des restes de nouilles sautées, le regard embué, Brian Hugh Warner gisait sur la moquette, le tee-shirt distendu par une bedaine grotesque et constellé de taches de graisse.

— Cette pute, gémit Brian, c’était le bordel de merde d’Antéchrist. Regarde-moi. Je ne sais pas comment elle a fait, ni ce qu’elle m’a fait, mais elle a dû me violer sans que je m’en rende compte. Cette connasse m’a foutu en cloque.

Ryan ne sut s’il devait exploser de rire ou appeler un médecin. Dans le doute, il releva la rock star, passa un bras derrière son dos et l’aida à se traîner au salon pour l’arracher à la pestilence de sa chambre.

— Trop de lumière, grogna le chanteur.

L’assistant coupa les plafonniers et alluma la mèche d’une bougie. À la lueur de la flamme, il évalua l’étendue des dégâts. Marilyn Manson, le croque-mitaine, l’épouvantail, le squelette, avait pris quinze kilos et son ventre était une boule grotesque sous un tee-shirt Lady Gaga. Son visage était une parodie, comme une statue de cire laissée en plein soleil.

— Putain, Manson. J’appelle un docteur.

Malgré les protestations ésotériques du chanteur, persuadé d’avoir été envoûté, Ryan sortit son téléphone portable et résuma en quelques mots la situation au médecin des stars. Trente minutes et deux sédatifs plus tard, un type en costume blanc aux faux airs d’Eddie Barclay pénétrait dans la villa.

— Il fait noir comme dans un cul, s’écria le médecin en découvrant la pièce. J’aurais dû apporter une foutue lampe de poche.

— Toujours la même putain de blague, maugréa le chanteur. Tirez-vous. Laissez-moi crever avec mon gosse.

Le docteur examina Brian et diagnostiqua un léger état de choc, une crise de panique mêlée à une chute de tension et à un pic d’hyperglycémie : en somme, rien qu’un régime sain ne pouvait rattraper. L’hospitalisation n’était pas nécessaire.

— Vous n’êtes pas enceinte, martela le médecin. Les hommes n’ont pas d’utérus.

— Peut-être toi, mec.

Fatigué par les frasques à répétition des vedettes, le sosie d’Eddie Barclay rédigea une ordonnance et confia à Ryan une plaquette d’anxiolytiques.

— Oh, ne vous embêtez pas : on en a déjà plein, répliqua l’assistant avant de le reconduire à la porte.

 

Lorsque Brian recouvra ses esprits deux jours plus tard, le délire mystique céda la place à la consternation.

— Je suis un portrait vivant de l’Amérique, soupira la star en contemplant son corps déformé dans le miroir.

Ryan, assis sur le lit, hocha la tête. Depuis qu’il avait fait appel à une entreprise de nettoyage spécialisée dans les scènes de crime, la chambre de Manson ne lui avait jamais paru aussi propre.

— Du sport et moins de pizzas, mec.

Brian pouffa.

— Pas de nouvelles de la folle ?

— Aucune photo n’est sortie. J’ai épluché les magazines et les sites trash. T’as du pot, Manson, avec un peu de chance, elle a eu peur et s’est jetée d’une falaise. Avec les fans, tu ne peux jamais savoir. Le Marmont ne l’a pas revue. Et Weston a demandé de tes nouvelles.

Brian secoua la tête, dépité. Être un glorieux has-been qui n’intéressait plus les journaux avait des avantages : s’il s’était appelé Lindsay Lohan, il aurait eu une meute de paparazzis accrochée à ses bottes toute la soirée et n’aurait pas coupé aux gros titres de la presse à scandale le lendemain. Les rock stars ne devraient pas vieillir, pensa-t-il. Juste crever vite et disparaître lentement.

— Internet a foutu la merde, Ryan. Marilyn Manson tirait sa force de la peur qu’il inspirait. Maintenant que Facebook a saigné les nerfs des gens, il n’y a plus rien qui les effraie.

Ryan eut une moue indifférente. Son travail n’impliquait pas de donner son avis quant à la carrière artistique de son employeur, juste à faire en sorte que celui-ci ne meure pas trop vite et qu’il réponde aux interviews.

— Remarque, nota Ryan, avec ta gueule et ton bide, tu ferais même peur à ta mère. Personne n’a envie de voir un truc pareil.

Une bouffée de lucidité traversa le chanteur et un large sourire déforma son visage bouffi. Il leva lentement le bras vers Ryan et le gratifia d’un somptueux doigt d’honneur.

— Va te faire foutre, mec : tu viens de donner naissance à un nouveau Manson.

 

Huit mois plus tard, Ryan gara la Chevrolet noire devant le kiosque à journaux, acheta quatre exemplaires de Vanity Fair et autant de Rolling Stones. La promotion du dernier album était un succès sans précédent et les télévisions déchaînées faisaient des gorges chaudes du Marilyn Manson nouvelle ère. Un vent de panique soufflait sur l’Amérique, les billetteries étaient prises d’assaut et le chanteur demandé sur tous les plateaux : demain, Brian serait chez David Letterman, le jour suivant chez Jon Stewart. La production était même en négociation avec Oprah, qui mourait d’envie de le recevoir. On n’avait pas vu un tel engouement depuis Golden Age of Grotesque.

L’assistant roula tranquillement jusqu’à la villa, où il découvrit Manson en pleine séance photo. David Lachapelle avait insisté pour tirer le portrait de la star dans différents déguisements. Lorsque Ryan entra dans le studio inondé de lumière, Brian avait enfilé la réplique d’un des derniers costumes d’Elvis, une combinaison une-pièce toute en paillettes et strass. Le chanteur, à l’instar du King, n’avait pas perdu un gramme, au contraire : il en avait gagné et ne dissimulait pas son plaisir d’afficher son gros ventre, ses bourrelets et son cou distendu sur le papier glacé des magazines. Son déguisement d’épouvantail abandonné, Manson était redevenu le miroir du monde, comme lui bouffi, gras et suffisant. La presse saluait la performance, tant artistique que politique, d’un créateur dévoué à son sacerdoce. Jamais la vérité de la réalité n’avait été aussi effrayante.

— Je t’ai rapporté de lecture.

Ryan lança à Manson le dernier Vanity Fair. La rock star attrapa le magazine au vol et un rictus moqueur déchira son visage. Sur la couverture, le chanteur apparaissait grimé en Vierge Marie obèse, soutenant son ventre comme s’il était une femme enceinte. Lilly, tout comme l’inspiration, l’avait frappé de plein fouet. Tout était en lui depuis le début : il n’avait eu qu’à lâcher la bride.

— On y retourne ? demanda Lachapelle.

Le photographe pointa un objectif gigantesque sur le visage de la rock star. Brian acquiesça d’un sourire en coin.

Le vrai Marilyn Manson était de retour.

❤️

Vous aimez le Projet Bradbury ? Soutenez-le ! À partir de 1€/mois, vous pouvez en devenir mécène grâce à Tipeee et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à lire ces textes en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose 😊



📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©