Annoncer le danger, concrétiser le pire

Je regarde ces temps-ci une série intitulée Once upon a Time. Le principe est somme toute assez simple (et donc à mon sens efficace) : les personnages des contes de fées de notre enfance se trouvent projetés dans notre monde prosaïque (et sans magie) par un sort lancé par une diabolique Reine ténébreuse. Vous en avez sans doute entendu parler avant moi puisqu’ils en sont à la quatrième saison, mais si jamais ce n’est pas le cas, je vous invite à jeter un œil sur cette bande-annonce.

Jusqu’ici, je trouve que c’est un divertissement assez rafraîchissant, qui pousse le vice jusqu’à user de grosses ficelles dans sa narration — même hors conte de fée. Du coup, on ne sait jamais vraiment si les scénaristes sont un peu fainéants ou s’ils calquent leurs histoires sur les contes qu’ils dépeignent, et en ce sens on ne peut pas leur en vouloir, les gros malins.

La série est autrement intéressante pour ses méchants. Je les préfère de loin aux héros (même s’ils sont eux aussi des héros), et notamment Robert Carlyle, absolument épatant en Rumpelstiltskin : cela faisait longtemps que je n’avais pas trouvé un opposant aussi réussi. Mais j’aime beaucoup aussi Regina, la ténébreuse belle-mère de Blanche-Neige que les scénaristes parviennent à nous faire apprécier au fil des épisodes (même si elle reste une ordure).

En regardant un épisode hier, j’ai mis des mots sur l’une de ces fameuses « ficelles » de narration dont les scénaristes usent et abusent dans cette série, mais que l’on retrouve finalement dans un nombre incroyable de romans, de films et de séries, puisqu’il s’agit de l’une des bases du conte de fées et donc de la dramaturgie en général. À bien y réfléchir, même Hitchcock l’utilise dans presque tous ses films, c’est dire. Les contes de fées ont toujours été d’une grande inspiration pour les raconteurs d’histoires, comme l’expliquait Campbell dans son livre Le Héros aux mille Visages, donnant ainsi naissance au célèbre (et contesté) Voyage du Héros. Quand je dis contesté, c’est parce que beaucoup d’auteurs se réfèrent à Campbell comme à la Bible, et notamment à la structure en trois actes et aux archétypes, ce qui a tendance à produire des histoires souvent stéréotypées. Mieux vaut donc ne prendre que ce qu’il y a de bon à prendre pour soi (et il y en a beaucoup).

comedy

Il y a notamment ce petit truc qui, à mon sens, fonctionne à chaque fois : annoncer le danger / concrétiser le pire. Cette pirouette narrative se déroule en deux temps.

D’abord, l’annonce. Quoi qu’il arrive, si le héros doit être confronté à un danger, ce danger doit être annoncé au préalable. Il ne peut pas tomber du ciel comme par miracle, même s’il s’agit d’un météore : on aura toujours une scène où un technicien météorologique repère quelque chose de bizarre sur un écran radar avant l’impact en question. C’est une manière de préparer le public à ce qui va se passer. Hitchcock disait qu’il faisait toujours apparaître quelques scènes avant le crime l’arme qui servirait à commettre le meurtre (le principe du Fusil de Tchekhov). De la même manière, si un méchant dit au héros : « un jour, tu regretteras de ne pas m’avoir tué », vous pouvez être sûr qu’en effet, il va le regretter. Rien n’arrive vraiment par surprise dans les contes de fée, il y a toujours un avertissement. Des nuages noirs s’amassent sur la ligne d’horizon. On retrouve des coquilles d’œufs étranges sur une plage du Costa Rica. Un homme disparaît sans laisser d’adresse. Rien n’arrive jamais par hasard. Si le danger est annoncé, alors on peut être certain que ce dit-danger reviendra au moment où, si possible, nous ne l’attendions plus.

Ensuite, la concrétisation. C’est le moment où, après l’annonce, le danger revient à la charge et s’impose directement au héros. Et là, en général, ça fait mal. Quoi qu’il arrive, on peut être sûr d’une chose : parmi toutes les conséquences possibles du danger, on choisira toujours la pire. Je m’explique. Le héros, qui poursuit un dangereux pyromane, doit traverser une forêt où pas une goutte d’eau n’est tombée depuis des mois. Il y a plusieurs possibilités. D’abord, le héros peut traverser la forêt sans encombres. Vu que les forêts, c’est quand même très grand, c’est ce qu’il y a de plus probable. Ensuite, il se peut que le pyromane cherche à le ralentir ou même à le tuer : il va donc incendier la forêt. Là encore, il se peut que le feu ne parte pas, ou pas dans la bonne direction, ou qu’il ne produise qu’un peu de fumée vaguement piquante. C’est possible.

Et puis il y a la pire solution : celle où le héros se retrouve prisonnier des flammes, sans aucune issue, à attendre un hélicoptère qu’il vient d’appeler avec son téléphone portable. Les américains poussent même quelquefois le vice en utilisant un procédé qu’on appelle le milking (et qu’on pourrait traduire par “faire monter la sauce”) : le téléphone portable n’a presque plus de batterie (quel étourdi, vraiment), l’hélicoptère peine à démarrer et, une fois en l’air, le pilote s’évanouit, obligeant son passager qui n’a pas son brevet à prendre les commandes de l’appareil. Bref. vous avez compris l’idée. Quel que soit le danger, c’est toujours sa version la plus maligne, la plus terrible et la plus dangereuse qui frappera le héros. Toujours. Tout ça pour qu’il puisse faire le malin une fois qu’il s’en sera tiré.

Alors oui, tout cela n’est pas très réaliste. Si quelqu’un vous vole votre portefeuille dans la vraie vie, il y a peu de chances pour qu’il prenne vos papiers, vous vole votre identité, s’en serve pour devenir un horrible terroriste et vous oblige à entrer dans la clandestinité car la CIA est désormais à vos trousses, pensant que c’est vous l’odieux méchant. Mais ce qui ne fonctionne pas dans la vraie vie fonctionne à merveille dans les histoires.

Donc dans le doute… optez toujours pour la pire solution.

5 réflexions sur « Annoncer le danger, concrétiser le pire »

  1. Chouette billet, as usual. Je serais curieux de connaître ton avis sur la série « Penny Dreadful », avec la pétillante (et dérangeante) Eva Green. C’est une sorte de mash-up des héros de l’Angleterre victorienne, avec des vampires et d’autres monstres assez inquiétants.

  2. J’avoue rejoindre ton avis sur « concrétiser le pire », mais j’ai du mal à voir en quoi « annoncer le danger » est une mauvaise chose. C’est une bonne préparation-paiement, et ça évite tout Diabolus ex machina - à moins que ça soit le manque de subtilité de l’annonce qui te fasse tiquer ?

  3. La série est aussi un joyeux voyage dans l’imaginaire en général (par exemple Frankenstein [saison 2, je crois] ) et Robert Carlyle est presque « Le Héros aux mille Visages » à lui tout seul. Merci pour ce billet et à bientôt dans la ville où l’horloge ne marche plus (Storybrooke).

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