Anne Frank et l’envie d’écrire

Je n’avais jamais lu le Journal d’Anne Frank, mais Valeska l’ayant lu adolescente me l’avait chaudement recommandé. Le livre dormait dans la bibliothèque depuis notre visite de l’Annexe (la cache d’Anne Frank, de sa famille et d’un autre couple avec leur fils) à Amsterdam. La librairie du musée proposait l’ouvrage dans plusieurs dizaines de langues : après la visite, forcément bouleversante, j’ai trouvé que c’était un bon endroit pour l’acheter en français.

L’occupation des Pays-Bas par les nazis occupe bien sûr une place centrale dans le récit. J’ai d’ailleurs appris avec étonnement que dans la communauté juive d’Amsterdam (et donc sans doute ailleurs) circulaient dès 1942 des rumeurs au sujet des chambres à gaz. Il me semble me souvenir de mon professeur d’histoire nous racontant qu’on avait appris l’existence de ces funestes chambres d’extermination sur le tard, quand les Alliés avaient libéré les premiers camps de concentration (une manière de s’absoudre ?) Cette Histoire sombre et terrible que nous connaissons tous, il est important que les générations futures la connaissent à leur tour.

Mais ce qui marque et jalonne forcément la lecture, c’est avant tout la vie qui bouillonne dans l’adolescente, la vie malgré, ce désir d’exister impossible à contenir, ces quatorze ans qui font vacarme, d’autant plus criant qu’on doit taire ses émotions pour ne pas menacer l’équilibre précaire de la cache. Anne parle sans cesse du futur, de l’après, de ce qu’elle fera adulte, de son désir de s’améliorer et d’apprendre. C’est une obsession chez elle. Elle veut devenir meilleure. Pour tromper l’ennui, les occupants de l’Annexe consacrent un temps considérable à nourrir leurs esprits, que cela passe par la lecture de romans, l’apprentissage de langues étrangères, de cours d’Histoire ou de sténographie…

Alors la fin du Journal, abrupte, laisse forcément songeur. Arrêtés le 4 août 1944 sur dénonciation, tous les habitants de l’Annexe, à l’exception du père, meurent au cours des mois suivants dans l’enfer des camps. C’est le vide, ce qui n’est pas écrit, qui assourdit. Après avoir habité l’esprit de la jeune fille par l’intermédiaire du roman, après l’avoir connue comme personne ne l’a jamais connue, le tableau de sa détention et de sa mort en hiver 1945 lors d’une épidémie de typhus à Bergen-Belsen est forcément révoltant. La projection imaginaire de la personne qu’elle serait devenue se heurte à ces photos figées dans l’enfance. Anne Frank n’aura pas embrassé ce futur qui, paradoxalement, l’avait tenu vivante. Ironie cruelle.

Parmi tant d’autres, je retiens ce passage — quasiment prophétique — où l’adolescente explique vouloir devenir écrivain.


« Le Rêve d’Eva est mon meilleur conte, et le plus incroyable c’est que je ne sais pas vraiment d’où je le tire. Dans La Vie de Cady, il y a beaucoup de bonnes choses, mais l’ensemble est nul ! Le meilleur et le plus sévère de mes juges ici, c’est bien moi, c’est moi qui sais ce qui est bien ou mal écrit. Quand on n’écrit pas, on ne peut pas savoir à quel point c’est agréable ; avant, je regrettais toujours d’être complètement incapable de dessiner, mais à présent je suis trop contente de savoir au moins écrire. Et si je n’ai pas le talent d’écrire dans les journaux ou d’écrire des livres, alors je pourrai toujours écrire pour moi-même. Mais je veux aller plus loin, je ne peux pas m’imaginer une vie comme celle de Maman, de Mme Van Daan et de toutes ces femmes qui font leur travail puis qu’on oublie, je dois avoir une chose à laquelle je peux me consacrer, en plus de mon mari et de mes enfants ! Oui, je ne veux pas, comme la plupart des gens, avoir vécu pour rien. Je veux être utile ou agréable aux gens qui vivent autour de moi et qui ne me connaissent pourtant pas, je veux continuer à vivre, même après ma mort ! Et c’est pourquoi je suis si reconnaissante à Dieu de m’avoir donné à la naissance une possibilité de me développer et d’écrire, et donc d’exprimer tout ce qu’il y a en moi !

Quand j’écris, je me débarrasse de tout, mon chagrin disparaît, mon courage renaît ! Mais voilà la question capitale, serai-je jamais capable d’écrire quelque chose de grand, deviendrai-je jamais une journaliste et un écrivain ?

Je l’espère tant, car en écrivant je peux tout consigner, mes pensées, mes idéaux et les fruits de mon imagination.

Cela fait longtemps que je n’ai pas travaillé à La Vie de Cady, dans ma tête je connais exactement la suite de l’histoire, mais ça ne coule pas bien. Peut-être que je ne terminerai jamais, que le tout finira au panier ou dans le poêle. C’est une pensée très désagréable, mais je me dis qu’à quatorze ans et avec si peu d’expérience, on ne peut quand même pas écrire de la philosophie. Alors il faut persévérer, reprendre courage, je vais finir par y arriver, car écrire, voilà ce que je veux !

Bien à toi,

Anne M. Frank