Combattre l’absurde : face à l’abondance et au silence, créer malgré tout

Face à la croissance exponentielle des œuvres disséminées sur le net et à la difficulté proportionnellement grandissante de susciter et de conserver l’attention de leur public, de plus en plus d’artistes souffrent d’un vertige : celui de l’absurde. À quoi bon continuer d’écrire, de filmer, de composer si c’est pour ne rencontrer que l’indifférence, parfois même le silence ? Confrontés au découragement né de l’absurde, nous interrogeons alors notre propre utilité. Pourquoi continuer ? Cette question nous renvoie à notre ego, et pas seulement au narcissisme supposé du créateur ou de la créatrice. Car à travers les romans, les vidéos, les musiques que nous publions sur le web, ce sont autant d’images de nous-mêmes que nous projetons dans l’espoir d’un écho, d’une voix amie. Or, nous sommes de plus en plus nombreux à crier dans l’attente d’une réponse. Et force est de constater que l’avènement de cette « société œuvrière » risque de rendre cette réponse de plus en plus rare – jusqu’à devenir improbable.

Pour autant, il y aura toujours des succès. Blockbusters, bestsellers… tous ces phares dans la nuit, qui continueront d’être surmédiatisés, renforceront notre sentiment d’impuissance. Plus nous voyons les autres « réussir », plus nous consolidons notre sensation de « perdre » : si eux y arrivent, c’est donc que c’est possible. La culpabilité s’en mêle alors. Peut-être que l’on n’est pas assez talentueux, assez doué ? Peut-être qu’on ne travaille pas assez, ou pas de la bonne manière ? Peut-être qu’il faudrait faire ci sur Facebook ou ça sur Twitter, peut-être qu’il faudrait séduire le public autrement, commencer à le considérer comme une clientèle ? La « concurrence est rude », dès lors il faudrait « se battre ». Seuls les plus forts s’en sortiront…

Mais nous aurions tort de penser tout cela. Le sentiment d’échec de l’artiste n’existe que parce que l’économie le lui a implanté, pour son propre bénéfice. Car même si elles le savent de plus en plus improbable, fluctuant, mystérieux et imprévisible, les industries culturelles et les silos à contenus des géants du net ont besoin d’alimenter le mythe du bestseller, du tube et du blockbuster. Notre sentiment d’échec a une fonction : huiler leurs engrenages. Ce système culturel et industriel a besoin de notre frustration. C’est grâce à elle que nous continuons de proposer, et de lui de disposer. C’est grâce à elle que nous acceptons des contrats injustes, des cadences infernales et des rémunérations symboliques – ou pire, pas de rémunération du tout : dans cette mécanique, l’exposition – au sens de la validation qu’elle sous-entend – devient rémunération. Plus il est difficile de gravir les échelons, plus les efforts demandés paraissent justifiés, et plus le rapport de force est inégal. Et paradoxalement, plus nous sommes maltraité·e·s par ce système, plus nous le légitimons. Car pour beaucoup d’entre nous, mieux vaut encore une mince chance de succès que la certitude de « l’échec ».

Les artistes qui accèdent aux hautes sphères de la médiatisation et du succès sont peu nombreux. Mais leur simple existence contribue à alimenter l’ogre affamé de reconnaissance qui gronde en nous. Dans L’Homme révolté, Albert Camus disait que « tout le malheur des hommes vient de l’espérance ». L’absurde naît aujourd’hui du fossé qui se creuse entre les rêves nés de ces spectacles de gloire et l’implacable réalité des chiffres : plus nous serons nombreux à créer, moins il y aura de place et d’attention disponible pour mettre en lumière le fruit de nos créations. Le temps n’est pas une ressource extensible.

Faut-il pour autant ranger pinceaux, cordes et claviers ? Le simple fait que nous nous posions la question en ces termes – « puisque personne ne m’écoute, ne me lit, ne me regarde, à quoi bon continuer ? » – met le doigt sur la raison première pour laquelle bon nombre d’entre nous créons : pour exister au travers du regard de l’autre. Face à cet impératif, le besoin intrinsèque de la création s’efface soudain. Même si nous prétendons fabriquer de l’art « parce que nous en avons besoin », « par impératif personnel », on se confronte très vite au fait que créer pour créer n’est ni réjouissant, ni valorisant. Créer une œuvre artistique est un formidable espoir de dialogue déguisé en monologue. Et notre point de départ.

Face à ce sombre constat, certains d’entre nous sont tentés de se transformer en entrepreneurs de leur propre œuvre, en by-passant les structures conventionnelles – éditeurs, labels, producteurs. C’est un bon début, et une piste pour l’avenir, mais comme partout ailleurs les prédateurs rôdent : il serait par exemple inutile – et futile – de sauter la case « éditeurs » pour se jeter dans les bras d’Amazon et de son programme d’autoédition, qui n’est rien d’autre que la manifestation sous une autre forme – plus souple – du même système économique et industriel, toujours basé sur le sentiment d’échec, la frustration et la mise en concurrence des artistes. La sensation de « perdre » sera toujours au rendez-vous, peut-être plus qu’ailleurs. Et ces plateformes qui nous offrent une épaule compatissante aujourd’hui seront celles qui nous enterreront demain – ou pire, se serviront de notre travail à d’autres fins.

Un peu de science-fiction maintenant. Car si l’économie continue d’exciter nos sentiments d’échec et d’impuissance, nous pourrions voir naître un futur où nos frustrations nous amèneraient à nous satisfaire d’un public non-humain : une part significative de nos romans, de nos vidéos, de nos musiques seraient alors majoritairement lues par des intelligences artificielles. Grâce à eux, ces programmes enrichiraient leurs algorithmes en décortiquant le vocabulaire, les sonorités, le rythme, analyseraient les réactions des personnages, se fonderaient sur leur observation pour améliorer leur propre « quotient d’humanité », etc. Nos œuvres deviendraient la nourriture spirituelle des IA. Transformées en données exploitables, nos romans aideraient les robots à répondre au téléphone, conseiller un client ou écrire à leur tour leurs propres romans. Nous continuerions de publier par réflexe, parce que « tous les gagnants ont tenté leur chance », mais nous autoriserions, d’une case cochée sur un formulaire, les machines à utiliser nos œuvres comme carburant. Pire, nous en serions satisfaits. Enfin nous serions lus, vus, entendus. Enfin nos œuvres trouveraient ici un semblant de reconnaissance – d’utilité.

Ce futur est un possible, mais ce n’est pas pour autant qu’il est souhaitable.

Nous ne pouvons pas contraindre l’humanité à moins créer. Comment le ferions-nous d’ailleurs, en coupant des mains au hasard ? Au mérite, au talent ? Ou au nombre de likes ? Le problème n’est pas à chercher de ce côté. Nous ne reviendrons pas en arrière. Et si nous ne faisons rien pour y remédier, ce sentiment d’isolement ne fera que s’amplifier. Il s’amplifiera parce que nos repères, nos aspirations, nos critères d’évaluation demeureront désespérément les mêmes. Nous continuerons de vivre notre manque de visibilité comme un « échec ».

Ce n’est donc pas la manière qu’il faut changer : c’est le but. Masochistes, nous persistons à qualifier d’échec tout ce qui ne satisfait pas aux critères de réussite de la mécanique industrielle. Mais continuer de rechercher les succès commerciaux dans ces conditions revient à aller dès maintenant nourrir les machines : nos œuvres ne seront à juste titre considérées que comme de la pâtée à algorithmes. Autant les effacer, les jeter au feu.

Nous avons besoin de nous libérer du système de pensée industriel. Nous avons besoin de notre propre définition de l’accomplissement artistique.

Car si l’art est une voix – la vôtre, la mienne –, celle-ci est suffisamment singulière pour exister d’elle-même : elle n’a aucun intérêt à être mise en concurrence avec celle des autres, ou à se soumettre aux diktats du succès commercial. Nos œuvres sont des quêtes de dialogue, et c’est ce dialogue avec l’autre qu’il faut aller rechercher – c’est là qu’il y a du sens. Et c’est à travers la reconquête du sens que nous ferons notre deuil du fantasme du monologue face à une foule fervente.

Comment redonner du sens à ce que nous créons ? Déjà, en cessant de chercher à entrer en concurrence au sein d’une mécanique qui nous dévore tous et toutes de la même manière. Il serait illusoire, et voué à l’échec, de chercher à tirer son épingle d’un jeu de plus en plus difficile à gagner. Les seules qui profiteront de nos sentiments d’impuissance et d’échec sont les industries qui organisent la partie, et qui elles la remportent toujours.

Il faut construire un autre jeu. Avec d’autres règles.

Ce jeu cesserait de nous transformer en machines en quête de réussite, de succès, de ventes, de validation. Il sublimerait même ce qui nous différencie intrinsèquement des machines. Il mettrait sur la touche les notions de concurrence, de productivité, de pertinence commerciale, et mettrait en lumière toute la complexité de notre propre humanité. Notre art doit faire le lien entre les individus qui composent nos communautés, petites ou grandes. C’est en créant du sens dans les communautés que nous retrouverons le sens de ce que nous faisons : comment avons-nous pu être aveuglés à ce point par les impératifs industriels pour oublier cela ? C’est le sens de ce que nous faisons qui rend l’existence plus ou moins supportable ; c’est elle qui « valide » notre existence. Et c’est dans ce dialogue d’humain à humain – excluant ou non la machine, nous devrons en décider – que je vois germer les prémices d’une réponse à nos gouffres d’absurde.

L’industrie veut que nous devenions des machines à créer. Nous ne serons jamais assez nombreux à tomber pour satisfaire ses appétits. Réfléchissons aux feux qui brûlent en nous, et en quoi ils nous rapprochent de nos voisins. Cherchons à capturer ces feux dans un temps qui échapperait à la chronologie des réseaux sociaux, des silos, des technologies asservissantes. Aucun humain ne peut les nourrir longtemps : il faut voir ces vidéastes tomber les uns après les autres, confrontés à l’absurde et à leurs propres limites, ces autrices abandonner en désespoir de cause, ces musiciens délaisser leurs instruments parce qu’ils ont perdu de vue le sens de ce qu’ils faisaient… Ce système de sélection par le sentiment d’échec est destructeur : il mène à la copie sans imagination, à l’épuisement des ressources imaginaires, et à celui des artistes. Le burn-out créatif n’est pas une fatalité, ou plutôt il l’est seulement si nous acceptons de jouer selon leurs règles.

Créons pour cinq, pour dix, pour cinquante ou pour deux cents. Créons pour notre village, pour notre rue, notre quartier. Créons pour les gens que nous aimons. Transformons la hiérarchie pyramidale de la création artistique en rhizomes. Interconnectons nos imaginaires à échelle locale – que ce local soit géographique ou virtuel. Nos rêves nous induisent en erreur parce qu’ils n’ont jamais été les nôtres : ils nous ont été imposés par la force. Nous avons été contaminés.

Et ne jamais oublier que la création artistique n’est que l’une des inconnues de cette équation du sens. Ce problème est global, et entre en interconnexion avec toutes les autres luttes d’émancipation. Le combat contre la précarité – celle des moyens et celle du sens – n’a jamais été autant d’actualité. Créer, c’est résister au flux – et non pas aspirer à le rejoindre. Voilà l’erreur cruciale que nous avons commise. L’art ne pousse pas hors-sol : il est le produit de la société qui le nourrit.


Dans l’article suivant, j’analyse les raisons qui nous poussent à créer et je reviens en détail sur le basculement de perspective à mon sens nécessaire pour insuffler à nouveau du sens dans la création.

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4 réflexions sur « Combattre l’absurde : face à l’abondance et au silence, créer malgré tout »

  1. Ton analyse rejoint la mienne, ou tout au moins est très cohérente avec ce que j’ai vécu ces dernières années. Je suis toujours triste de voir des auteurs désespérés dire qu’ils « laissent tomber » parce qu’ils n’ont pas de succès : AUCUN de nous n’a commencé à écrire (à se passionner pour les livres et les histoires) avec ce désir de « succès » en tête. Exactement comme en dramaturgie : ne confondons pas « désir » et « besoin ».

  2. J’ai dévoré votre article, il fait écho à des questionnements qui me travaillent depuis plusieurs mois. Cette phrase résume à elle-seule l’essentiel de la réflexion : « Nous avons besoin de notre propre définition de l’accomplissement artistique. » Est-ce de vendre beaucoup, ou de recevoir la reconnaissance de professionnels du milieu (les deux ne sont pas toujours possibles en même temps !) ? Est-ce d’être lu le plus possible par une foule d’anonymes, ou d’échanger avec une poignée de passionnés ? Dans le contexte actuel, on ne peut pas faire l’impasse sur ces questions. Reste à être honnête avec soi-même…. Sauf exception, si on produit de l’art, c’est toujours pour quelqu’un, et je suis convaincu que ceux qui déclarent créer uniquement pour eux-mêmes se voilent la face, dans le meilleur des cas.
    Merci pour cet article et bonne journée !

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