L’abondance aura ta peau

Aujourd’hui, nous nous sommes rendus dans l’atelier d’un luthier berlinois : Valeska a appris le violon quand elle était petite et voulait s’y remettre depuis longtemps. L’atelier propose de louer de très beaux instruments — et pour cause, c’est le luthier qui les fabrique lui-même — pour une somme modique, sur le modèle de l’abonnement. La solution semblait idéale : sur le modèle de l’abonnement mensuel, c’est une manière de tester sa motivation et de ne pas s’engager sur un gros achat tout de suite.

 

Aujourd’hui, nous nous sommes rendus dans l’atelier d’un luthier berlinois : Valeska a appris le violon quand elle était petite et voulait s’y remettre depuis longtemps. L’atelier propose de louer de très beaux instruments — et pour cause, c’est le luthier qui les fabrique lui-même — pour une somme modique, sur le modèle de l’abonnement. La solution semblait idéale : sur le modèle de l’abonnement mensuel, c’est une manière de tester sa motivation et de ne pas s’engager sur un gros achat tout de suite.

Je ne m’attendais pas à tomber sur une pareille boutique : comme l’atelier proposait des locations, je pensais bêtement qu’il s’agirait d’instruments de qualité moyenne, fabriqués de façon industrielle. Je me trompais : c’était un peu comme de rentrer dans la boutique de Geppetto, avec tous ces instruments, ces tables de travail, les outils de menuiserie… il y avait même un violoncelle en train d’être construit, pas encore verni, qui attendait le retour du luthier occupé à compléter les formulaires de location.

Je suis fasciné par les artisans : ce qu’ils arrivent à produire avec leurs mains m’émerveille. Valeska était ravie de pouvoir louer un si bel instrument, et même simplement de pouvoir le manipuler : des objets de qualité comme celui-ci sont souvent inaccessibles aux débutants ou à ceux qui n’ont pas les moyens de les acheter. Valeska avait trouvé son adresse sur internet, tout bêtement. Bien sûr, il existe différents types de violons. Sur Amazon, on peut en trouver à l’achat à partir de 35€ : des instruments de mauvaise qualité à n’en pas douter, mais quand même. Grâce (ou à cause) des facilités de transport, des coûts de main d’oeuvre réduits, des accords commerciaux, on peut importer n’importe quoi de n’importe où, en quantités astronomiques, et les vendre à qui veut.

Malgré moi, je ne peux m’empêcher de faire le parallèle entre cet artisan-luthier et mon travail d’écrivain et plus généralement, le métier qu’exercent des dizaines de milliers d’artistes. On nous vend l’abondance comme une panacée créée : le net a permis l’émergence d’un véritable vivier de création dans lequel gravitent des musiciens, des cinéastes, des illustrateurs, des écrivains, qui par millions tentent de gagner leur vie de la seule façon qu’ils connaissent — à savoir en proposant au monde leurs créations. Le numérique, couplé à la mécanique d’internet, a également permis l’émergence de la copie à l’infini.

Blind street musicians, West Memphis, Arkansas, Sept. 1935.

En numérique, on parle d’abondance pour décrire la multitude de contenus disponibles sur le net, via le téléchargement légal et/ou illégal, et la manière dont ces contenus se reproduisent de manière virale, via les réseaux de peer-to-peer notamment. On emploie le terme d’abondance par opposition à celui de rareté, qui n’a plus spécialement de raison d’être en numérique puisque le coût de reproduction d’un fichier est quasi-nul et que la limitation de la copie n’est plus une contrainte technique ou industrielle, mais une contrainte imposée par le vendeur/diffuseur/créateur pour « simuler » une rareté.

Le net n’aime pas la rareté : son essence réside dans la multiplication des contenus, si bien que même quand on impose une rareté à une oeuvre (par exemple via les DRM, ces verrous numériques qui empêchent normalement de copier un fichier),  celui-ci se retrouve vite dépouillé de son armure et atterrit sur les plateformes d’échanges illégales. Au nom de l’abondance — ou plutôt de l’absence d’obstacles à sa réalisation —, on reproduit des contenus pour créer encore plus d’abondance. Si l’on ajoute à cela le fait que de plus en plus d’artistes, amateurs ou confirmés, déboulent sur le terrain de jeu numérique, on se trouve au final avec une multitude d’auteurs qui publient une multitude d’oeuvres qui se reproduisent de façon exponentielle.

Oui, voilà l’abondance : nous disposons de plus de contenus que nous pourrions jamais en lire, en écouter, en regarder. Tout est à notre portée. Mais le temps n’est pas extensible, et l’argent non plus, et nous naviguons sur cette mer en naufragés, en espérant que quelqu’un nous remarque et nous apprécie. Mais cet océan de contenu, tout infini qu’il puisse paraître, n’a de l’abondance que l’illusion.

Oui, si nous nous plaçons de loin, nous ne voyons de cette masse de contenus que l’océan indistinct et impersonnel. Nous ne voyons que l’abondance. Mais pour peu que nous nous rapprochions, nous voyons les doigts frapper les touches, gratter les cordes, écrire sur le papier. Nous voyons le luthier essayer de surnager au milieu des violons à 35€. L’abondance ne veut pas dire grand-chose : c’est une vision d’économiste. En réalité, l’abondance n’est qu’une masse de choses rares qui se cumulent les unes aux autres pour former un grand tout indistinct dans lequel certains économistes, industriels, penseurs , politiques, s’imaginent pouvoir puiser comme dans un puits de pétrole. Mais en réalité, ce qui se trouve au coeur de l’abondance est la rareté, multipliée par autant d’artistes qu’il existe sur cette Terre. Et à l’instar du puits de pétrole, cette hypothétique abondance peut se tarir.

Créer est un métier, qui doit pouvoir être exercé dans des conditions décentes pour une rétribution décente. Nous vivons dans un monde fini, où chaque ressource naturelle, industrielle, humaine, ne donne que l’illusion de l’abondance. Nos ressources sont limitées. Nous sommes limités. Nous aimerions voir le monde comme un puits infini dans lequel nous sommes libre de puiser à l’envie, mais ça ne fonctionne pas comme ça : les ressources finissent tôt ou tard par s’épuiser quand on les sollicite artificiellement. Si nous prenons tout le sable des plages d’Asie pour fabriquer nos immeubles en béton, nous créons des désastres écologiques. Si nous tuons tous les tigres, il n’en restera plus un seul. Si un artiste ne peut pas se nourrir, il s’étiole et finit par mourir. Tirer sur la corde peut durer un temps, mais pas pour toujours.

Dans un monde où l’on nous vante les mérites de l’abondance, je crois de plus en plus aux vertus de la rareté. À vouloir et à obtenir tout, nous n’accordons plus de valeur à grand-chose, sinon à nos propres personnes. Quand j’entends parler d’abondance, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on considère les créateurs non pas comme des individus, mais comme une masse de plancton qui n’a de sens que dans la multitude. Je ne suis pas sûr de vouloir de cette société-là. Je veux que l’on reconnaisse l’individualité, le talent, la singularité, ce qui fait la différence entre une chose et l’autre. Je veux vivre dans un monde où le travail du luthier aura plus d’impact que celui de l’usine qui produit les violons à 35€.

Mr. Ben Ratner in His Apartment in the Century Village Retirement Community. Mr. Ratner, a Former New York Wholesale Salesman, Is Also a Professional Musician.

Les artistes souffrent ces derniers temps. On leur demande beaucoup et ils obtiennent très peu. Les créateurs ne sont pas une matière première. Leur temps et leur énergie n’ont rien d’abondant : ils sont très limités, en vérité. Il suffit de s’y pencher, de regarder les individus, pour le constater. De loin, la masse peut paraître grouillante et infinie, comme la forêt vierge, mais à prendre une loupe, on constate que les maillons de la chaîne ne sont pas si solides que nous voudrions le croire. L’abondance n’a d’abondant que l’apparence selon moi. Et c’est aussi une question de société : savoir dans quel monde nous voulons vivre.

Aussi je suis pour le partage, mais seulement aux conditions de l’artiste. S’il choisit de ne pas partager sa création, il doit pouvoir y opposer son veto. Le choix personnel doit être la règle, non l’exception. Et partant du principe que le créateur a pour métier de créer — s’il décide d’en faire son métier et non un simple hobby —, il doit pouvoir être en mesure de vivre de son métier. Qu’on lui en laisse la possibilité. Mais ce n’est pas ce qui se profile.

Je plaide pour l’humain, pour l’individu au détriment de la masse. Prenons de la hauteur et regardons de plus près ce qui compose cette abondance dont on nous rebat les oreilles. Il est peut-être temps de reprendre en compte la création pour ce qu’elle est vraiment : une chose rare et précieuse, aux antipodes de l’industriel. Elle ne peut donc pas, selon moi, être traitée comme une ressource infinie.

Je plaide pour la rareté, considérée non pas comme un luxe, mais comme une forme de respect.

 

3 pensées sur “L’abondance aura ta peau”

  1. Ca m’évoque une anecdote à laquelle je pense souvent. Il y a plusieurs siècles, un compositeur italien du nom de Gregorio Allegri a mis en musique un psaume de la Bible. Son Miserere était si beau que, pour en conserver le caractère unique, la partition était tenue secrète et il n’était chanté qu’une seule fois dans l’année (le vendredi saint), en un seul lieu : dans la chapelle Sixtine. Les cierges étaient éteints progressivement à la fin de l’office des Ténèbres, le pape et les cardinaux s’agenouillaient dans la pénombre, et les meilleurs chanteurs d’Italie improvisaient sur le thème. C’est dire le caractère sacré de l’oeuvre.

    On doit à Mozart de disposer aujourd’hui de la partition, puisque c’est lui qui l’a copiée de mémoire, après l’avoir entendue une seule fois, à l’âge de quatorze ans (l’ancêtre des pirates informatiques, quoi).

    Et bien aujourd’hui, cette oeuvre d’une si grande rareté, pratiquement mystique, on la trouve en quarante versions différentes, dans une qualité audio allant de l’acceptable à l’exécrable, en tapant « Miserere Allegri » sur YouTube. On l’écoute rapidement sur des écouteurs d’iPhone parce que ça dure un quart d’heure et que c’est toujours pareil, hop c’est bon, on a compris le principe, et puis on se casse faire autre chose. Le Miserere d’Allegri ? Ouais, j’connais, ouais, c’pas mal.

    Bon. L’oeuvre en elle-même a été à peine modifiée depuis sa genèse (nous n’avons plus de chanteurs baroques virtuoses, capables d’improviser le même type d’ornements qu’au XVIIème siècle). Et concrètement, le Miserere n’avait pas un « réel » pouvoir supérieur lorsqu’il n’était joué qu’une fois par an dans la chapelle Sixtine. Il ne faisait pas apparaître des archanges ou chanter la vierge Marie, et il n’a donc rien perdu de surnaturel en devenant abondant, en se retrouvant libre d’être écouté en deux minutes entre deux tweets. Si l’on considère les choses froidement, tout ça, ce sont des histoires de romantiques niaiseux, qui n’ont aucune réalité.

    Et pourtant si. Pourtant je maintiens au fond de moi que si, le Miserere d’Allegri avait un pouvoir différent sur l’âme lorsqu’on savait, si on avait la chance de l’entendre, que ce serait probablement la seule occasion de toute sa vie. Tout comme je maintiens qu’un roman n’a pas le même pouvoir lorsqu’on le lit dans une ancienne édition signée par l’auteur, et lorsqu’on le lit dans un métro, sur un Kindle. Ce n’est pas la même chose parce que la rareté , qui va avec le caractère précieux, t’oblige à te représenter les choses différemment, à considérer ce qui est en train de se passer comme un authentique miracle et pas comme un consommable de plus, une musique de plus, un roman de plus, un burger de plus.

    Tout est miracle, bien sûr. Chaque histoire, et chaque mélodie. Mais la rareté, en stimulant chez toi le sentiment de quelque chose de supérieur, te le rappelle, te le fait nettement sentir. L’abondance te le fait oublier.

  2. Très d’accord avec Halv. Cette anecdote est puissante et illustre bien ton propos. J’adhère totalement.
    On pourrait aussi étendre en se posant la question du moment, et de notre capacité à profiter de quelque-chose en soi, et sans obligatoirement devoir le prendre en photo et le partager. La rareté d’un moment (concert, coucher de soleil, éclat poétique du quotidien…) devrait pouvoir être appréciée en tant que telle, et n’a plus aucun intérêt lorsqu’enregistrée et diffusée. Elle devient une énième photo de concert crade, une énième image de coucher de soleil… Dans ce cas précis, l’abondance est inapte à retraduire la puissance de l’instant.

    Sur l’article lui même, je voudrais ajouter ceci : Le terme « d’abondance » est purement technique ou économique. Il ne prend pas en compte la singularité des œuvres. Comme tu le dis, l’abondance est une multitude d’individualités. En créant, nous ajoutons à la masse générale. Mais peu importe cette masse ! Si nos écrits / dessins / œuvres / morceaux de musique sont appréciés et créent l’interaction avec quelques-uns c’est déjà beaucoup.
    Nous devons nous poser cette question : l’abondance est-elle une compétition dans laquelle nous devons surnager, où la conséquence d’une foule de créateurs ? Personnellement, j’essaie de lutter contre l’instinct qui me voudrait tenter de me hisser à tous prix au dessus des autres. Être avec les autres, découvrir, faire découvrir, rencontrer et échanger autour de nos créations, c’est mon réel objectif.

  3. « Je veux vivre dans un monde où le travail du luthier aura plus d’impact que celui de l’usine qui produit les violons à 35€ »

    Tout est dit ! Bel article, et magnifique commentaire de la part d’Halv, je ne connaissais pas du tout cette anecdote du Miserere, c’est cette humanité qui manque à notre société…

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