À mort, internet !

Ce n’est plus qu’une question de temps. Bientôt le cadavre sera froid. On l’enterrera sans cérémonie ni regrets. Internet est mort. C’est nous qui l’avons tué. Bien sûr il bouge encore ; certains même disent que la maladie dont il souffre peut être vaincue, qu’il peut être sauvé. Ce serait espérer en vain. Un espoir tout juste bon à endormir un peu la douleur de pressentir, au fond de nos tripes, la disparition de ce qui nous fut cher.

Car les projets que nous avions pour lui rejoignent un à un le néant qui les a vus naître : malgré nos combats, humanisme, empathie, protection de la vie privée, partage des savoirs et des richesses s’effacent progressivement derrière la peur de l’autre, la colère et la haine, mais aussi derrière la surveillance générale, la commercialisation de tout, l’enfermement des ressources et la chasse au commun. La connexion http est devenue un poids dont nous sommes lestés — syndrome-de-stockholmisés. Mourir n’est pas un mal. Nous mourons tous un jour. Imaginer l’ailleurs, le lendemain, le comment-faire, c’est autre chose. Nous en sommes là.

Je mesure mon ridicule : il n’y a qu’un écrivain pour annoncer la mort d’internet sur internet. Mais je ne fais qu’utiliser les moyens mis à ma disposition, comme chacun le fait. En écrivant ces lignes, je dresse un constat. Mon propre constat. Je ne cherche à convaincre que moi-même, s’il le fallait encore.

Nous avons laissé le réseau devenir une poubelle, que nous avons remplie de nos pires travers, de nos dégoûts, de nos colères. Nous aurions pu élever le beau à la plus grande échelle : nous l’avons cantonné à l’ombre, aux zones d’inconfort, là où peu osent poser le pied de peur de trébucher. Internet, dans sa presque-globalité, n’est plus un outil de communication, mais de propagande et de conflit. C’est un endroit conçu structurellement pour hurler. Defective by design.

Quoi faire alors, partir ou rester ? demanderont les amateurs de bichromie. Je ne vais nulle part : j’ai toujours été assis là, à l’abri dans ma maison numérique, vous savez où me trouver. Ce site est un bateau lancé en pleine tempête. Il n’a pas d’autre ambition que celle de ne pas couler, pour le moment. Face aux censures, face à la surveillance, face à la montée de l’extrême-droite, qui sait combien de temps nous tiendrons la vague ?

Je ne me fais aucun souci pour le successeur d’internet. Le prochain réseau aura un maillage dense, le plus dense qui aura jamais existé, et il sera infaillible. Nous y serions probablement tous greffés, de gré ou de force, et certains résisteront — peut-être en vain car la déconnexion sera dès lors perçue comme suspecte. La connexion nous constituera, prendra part à la construction de notre identité davantage encore qu’elle ne le fait aujourd’hui. Pour ceux qui le voudront, nous aurons beaucoup à penser, beaucoup à comprendre. Mais nous serons très peu à le vouloir. Internet est un miroir. Le fil de nos réseaux sociaux reflète ce que nous sommes. J’ai compris ça très tard, trop tard peut-être. Nous ne faisons pas internet : c’est lui qui est nous et c’est nous qui sommes lui. Lisez attentivement votre flux Twitter : ce ne sont pas les autres que vous regardez, c’est vous. Juste vous. Ce qui nous met en colère, nous l’avons permis. Pire, en croyant seulement assister au spectacle, nous avons oublié que nous tenions les manettes. C’est trop tard désormais, car la machine est lancée à pleine vitesse et nous n’éviterons pas l’accident : tout juste parviendrons-nous à le temporiser.

En attendant donc, je me tiens en alerte, préparant la suite, hors connexion cette fois (ou connecté différemment). Le plan se dresse. Je crois que tous autant que nous sommes, nous ferions bien de préparer le nôtre.

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11 réflexions sur « À mort, internet ! »

  1. « Nous y serions probablement tous greffés, de gré ou de force, et certains résisteront — peut-être en vain car la déconnexion sera dès lors perçue comme suspecte. La connexion nous constituera, prendra part à la construction de notre identité davantage encore qu’elle ne le fait aujourd’hui. »

    Tu devrais vraiment lire ma novella SF « Sanctum Corpus ». Ce que tu décris là est l’exact arrière-plan social qui y est traité 😉

  2. « Bonjour, je ne vois qu’une partie d’Internet et son évolution ne me plaît pas, alors je vais faire un article pour dire combien Internet dans son entier est fini. »

  3. Je t’ai connu plus pondéré, plus mesuré, moins enclin au titre racoleur. Oui, les réseaux sociaux sont devenus infâmes, oui les GAFAM ont anéanti le rêve de certains d’entre nous de faire du Web un endroit ouvert et libre, oui, les gens semblent de plus en plus lobotomisés par toute la merde stockée dans les centres de données, mais non, Internet n’est pas mort.

    Ouvre les yeux : le monde (le vrai, réel) qui nous entoure ressemble de plus en plus à cet Internet violent et populiste que tu sembles vouer aux gémonies. Il n’empêche que tu as fait deux enfants quand même. Si je suis ton raisonnement, à quoi ça sert de faire des gosses pour les voir patauger dans un monde aussi laid, dans le chômage, la crise économique, les conflits migratoires, la montée des fascismes, etc ? Que n’attendons-nous dans ces conditions, pour castrer la moitié de la planète ? Tu vois où je veux en venir ?

    Jeter le bébé avec l’eau du bain n’a jamais constitué une solution. C’est trop facile. Internet est un média, un outil, un vecteur à notre disposition. Comme la télé, la radio ou le livre. Certains de nos concitoyens se contentent d’Hanouna, de Fun Radio et du dernier Zemmour, d’autres (certes moins nombreux) apprécient Arte, France Musique et Voltaire (n’est-ce pas ?). Il en faut pour tous les goûts.

    J’ai expédié ad patres mes comptes Twitter, FB, Instagram depuis des mois. Ils ne me manquent pas. Mais je lis toujours Page42, Thierry Crouzet et Urbanbike. Sur Internet. Et je me régalais encore, il y a quelques jours, de tes émissions « Storyfication » sur Youtube. Comme quoi, Internet bouge encore… 🙂

    Salutations d’un fidèle (et discret) lecteur.

  4. Cette déliquescence est, de mon point de vue, le symptôme d’un mal plus grand et qui va bien au delà de l’internet. Je garde encore l’espoir d’un réveil voire d’une révolution. Espoir que je trouve dans des initiative tel que framasoft, wikipédia et dans les œuvres de certains auteurs. Cela reste une portion congru du net mais qu’elle est belle. Malgré tout, je crains qu’Alias et Neil aient raison.

  5. @David : en general, quand on me sort cet argument sur les enfants, je réponds : « Parce qu’il y aura besoin de gens bien dans les combats à venir, et qu’il faut bien que quelqu’un s’y colle » 😉
    Ce que je dis, peut-être pas assez clairement, c’est que l’architecture même du réseau est vérolée. Je veux dire, sa structure, son organisation, sa technique. Code is law. Le jour où les tuyaux n’obéiront plus qu’à la loi du commerce (neutralité du net, mise à mal dans le programme de Fillon d’ailleurs), peu importe le contenu : c’est le contenant lui-même qui est en cause. Donc Arte ou Hanouna, quelle importance au fond ? (On peut aussi aimer les deux)
    Je ne crois pas dans la neutralité des outils. Pour moi, les outils ont toujours une fonction induite : ils ne sont jamais uniquement ce que les gens en font. Regarde aussi du côté du W3C qui s’apprête à inclure des DRM directement dans le code. C’est un saut vers l’inconnu duquel on ne revient pas.
    Et tu noteras que j’evoque aussi la possibilité d’autres formes de connexion à la fin. C’est une fin ouverte. Mais je veux être lucide.

  6. On déprime un peu tous en ce moment, c’est l’automne, j’espère que ça ira mieux au printemps… Nous sommes responsables de tout ça, on ne peut accuser que personne d’autres, et je ne vois qu’une réponse creuser chez nous, nous détourner des plateformes le plus possible, sans pour autant oublier de les utiliser contre elle-même…

    PS : je suis contre par exemple le 100% libriste, qui revient à utiliser des pistolets à eau pour se battre.

  7. Je respecte pleinement ce « deuil » loin d’être indu — il est même important de le marquer, je crois. Mais en plus d’un outil, Internet est aussi un territoire, d’où cette question (absolument pas rhétorique, même si mon choix, ici lisible, est fait pour l’instant) : combat-on mieux de l’extérieur, en désertant le territoire occupé, ou n’est-il pas essentiel de résister aussi de l’intérieur ?

  8. Tu connais la série TV « Black Mirror »? J’avais découvert ça il y a quelques années quand c’était uniquement British; là, Netflix a repris l’affaire et ça semble voué à acquérir une certaine notoriété. En tout cas, à chaque fois que je regarde un épisode (chacun est une histoire indépendante), je pense à toi. 🙂

    Et je ne sais pas non plus si tu as lu Tristan Harris et ce qu’il dit sur la nécessité de réguler le design de nos applications etc. pour qu’elles deviennent réellement à notre service (parce que la tendance actuelle est en train de nous changer en tant qu’humanité et même, selon ses mots, de nous rendre fous). Au cas où, je te mets le lien (trouvé à la base dans le dernier article de Pouhiou sur le Framablog, aussi très intéressant) :
    http://rue89.nouvelobs.com/2016/06/04/tristan-harris-millions-dheures-sont-juste-volees-a-vie-gens-264251 (interview en français)
    https://medium.com/swlh/how-technology-hijacks-peoples-minds-from-a-magician-and-google-s-design-ethicist-56d62ef5edf3#.35uozqpv4 (article plus détaillé écrit par Tristan Harris lui-même)

    Sinon, je suis plutôt d’accord avec l’idée de désinvestir les trucs pourris avant qu’ils nous contaminent entièrement nous-mêmes, plutôt que de croire à l’illusion du « changement par l’intérieur ». Je repensais dernièrement à ce qui m’avait poussé, il y a cinq ans, à fonder ma propre compagnie (maison d’édition)… Plus ça va, plus je réalise qu’il y avait dans mes motivations beaucoup d’arrogance, peut-être de la témérité pour ne pas être uniquement négatif, mais cette idée que je pourrais battre le diable à son propre jeu. De la même façon qu’on s’amuserait avec des drogues en pensant qu’on ne se laissera jamais accrocher, qu’on est plus fort que ça… Il y a un truc dans le marché capitaliste, je ne sais même pas comment l’expliquer, c’est presque mystique; ça prend possession de toi et ça te corrompt l’âme, et tu te retrouves à agir contre tes propres valeurs sans en avoir pleinement conscience. Parfois, il faut avoir le courage de s’enfuir à toutes jambes.

  9. Il y a l’Internet des gros, et puis l’Internet des petits. Ceux dont on parle jamais, alors qu’ils pourraient intéresser des gens et qu’ils sont porteurs de valeurs saines : le moteur de recherche solidaire Lilo (http://www.lilo.org/fr/faq/), l’équipe de 8e étage qui veut faire du journalisme autrement que ce qu’on nous sert en France, Alexander Van der Bellen à plus de 70 ans vient quand même de nous prouver qu’en occupant le terrain du web, on peut aussi avoir des résultats positifs, tous les projets sur Ulule, sur Kickstarter et les autres plateformes de financement participatif, etc.
    Les gens peuvent ne pas adhérer à certaines alternatives, mais y a toujours le paramètre « Si personne en parle ou si peu de gens en parlent ».
    Et à quand certaines initiatives de pays européens ? On a de bons développeurs ici aussi, non ? Perso, je sais que j’adorerai utiliser un réseau social développé dans n’importe quel pays d’Europe, plutôt que de devoir encore utiliser un.e. énième site/application américaine. Alors on manque de quoi ? De soutien ? De courage ? D’envie ? Est-ce qu’il y a une certaine paresse du côté utilisateur qui s’est créée ? Ces géants du net se nourrissent sûrement de ça.

    Une citation de Joyce Carol qui m’avait marqué par rapport à Internet et les réseaux sociaux :
    “It’s like they’re living in the same country but they’re in different dimensions,” she says. “They immerse themselves in media cocoons. They only go to certain websites, they have their Twitter feed or whatever. They only read certain things.”
    That’s a theme she explores in her upcoming novel A Book of American Martyrs, which presents characters on both sides of the abortion debate. “My novel is sort of about America as this nightmare place where people are living close together but they’re in different zones of consciousness, which I see as something tragic,” she says.
    (https://www.wired.com/2016/05/geeks-guide-joyce-carol-oates/)

    Peut-être que si certains médias faisaient aussi correctement leur travail avec une information juste et objective, ça pourrait faciliter la tâche ? Mais ça voudrait dire qu’il faudrait reprendre beaucoup de choses du début.

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