À chaque histoire son support

Je suis en ce moment au beau milieu d’une réflexion que je souhaiterais vous faire partager, en partie parce que je n’arrive pas à la démêler et qu’écrire est souvent le seul moyen que j’ai d’insuffler du sens à ce que je pense. Parce qu’en somme, c’est souvent le bordel.

J’ignore pourquoi cette idée me trotte dans la tête. Elle n’a sans doute pas beaucoup d’intérêt, et pour vous encore moins, mais c’est comme une ritournelle, un de ces Ohrwurm qui ne vous lâchent jamais (tiens, vous saviez que des scientifiques s’y intéressent de près, à ces maudites chansons qui vous courent dans la tête ?).

Ça tient à ces histoires que nous nous racontons. Je suis obsédé par la question du support. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on s’en colle une mine, n’est-ce pas ? C’est le discours qui prévaut. Un livre est un livre est un livre. Ce avec quoi, en soi, je suis plutôt d’accord, si je me place du point de vue du receveur — qu’il soit lecteur ou éditeur. Mais pour ce qui est de l’émetteur… ah, c’est une autre paire de manches.

Les histoires ont besoin d’un support, qu’il soit oral ou écrit, enregistré ou filmé, tiens, même notre langue est un support, l’air et les vibrations qui transportent le son en sont encore un. Pour se sortir les vers du nez et les transmettre à quelqu’un, il faut bien un medium, à défaut d’en être un. D’ordinaire, nous transposons. Nous naviguons d’un support à l’autre, convertissons, traduisons, du papier au web en passant par l’ebook, filmons une vidéo, enregistrons un podcast avec le même matériel. Et c’est très bien ainsi, la palette du créateur s’agrandit, qui pourrait s’en contrarier ? J’aime la multiplicité des facettes d’une histoire qui se décline, et encore plus à notre époque d’infinies ramifications technologiques qui tendent toujours vers plus de partage.

Mais ce n’est pas ça, l’idée qui m’obsède. J’ai acquis une sorte de conviction qui m’a contaminé — j’espère qu’elle n’est pas trop contagieuse, je n’ai pas envie de vous refiler ça.

Je me dis, et si les histoires avaient un support idéal ? Un medium de prédilection, à travers lequel elles brilleraient au summum de leur luminosité… Certaines histoires seraient faites pour être imprimées, d’autres lues sur un blog, certaines conçues spécialement pour Wattpad, d’autres pour être racontées de la bouche à l’oreille, destinées à mourir aussi vite qu’un souvenir. Bien sûr, cela ne voudrait pas dire qu’on ne pourrait pas les convertir d’un format à l’autre — juste qu’elles donneraient le meilleur d’elles-mêmes au travers de l’un ou l’autre de ces cadres de fixation. Comme si les histoires portaient en leurs gènes, de façon immanente, leur lieu de rendez-vous.

Parce qu’une histoire, c’est forcément un rendez-vous entre celui qui la raconte et celui qui l’écoute. On peut se donner rendez-vous à l’ombre d’un frêne, au milieu d’un carrefour embouteillé, à la terrasse d’un café ou sur la plage, à l’heure du déjeuner… Le rendez-vous impliquera toujours les mêmes personnes, mais il sera sensiblement différent en fonction de l’endroit où vous vous trouvez, non ?

Voilà, je me trouve idiot à vous raconter ça. En même temps, à quoi servirait cette page si elle n’était pas un lieu de rencontre, même improbable, entre vous et moi ?

Photo : Robert Huffstutter (via Flickr - CC-BY)

10 réflexions sur « À chaque histoire son support »

  1. Toi t’as trop lu Crouzet !
    Mais non, je n’y crois pas à ton support idéal pour une histoire, pas plus qu’à un auteur idéal pour cette histoire, pas plus qu’une histoire idéale pour un support ou réciproquement. Je pense que tout ça et bien d’autres facteurs (dont l’environnement) se combinent pour façonner l’expression de l’histoire sur un support. Le résultat peut être idéal ou non. Et peut-être qu’un autre « conteur » reprendra l’histoire ou la reformulera, sur le même support ou un autre, et à nouveau pourrait être idéal ou pas.

    Après, oui, évidemment, un Haiku ne sera peut-être pas à sa place idéale au cinéma (sauf intégré dans une autre oeuvre ?) pas plus qu’une pièce de théatre ne donnerait toute sa dimension en audiobook , mais non. Une expression est peut-être plus appropriée à un support ou un autre, mais une histoire ? Je ne crois pas.

  2. Si elle est pensé pour un type spécial de support pendant l’écriture, alors oui, car le support influencera la façon de construire ou de raconter l’histoire.
    C’est comme quand on construit une bd, le format de la page par exemple influencera le découpage, et donc le rythme.
    Après, il faut aussi penser que selon ce qu’on a à raconter, choisir tel ou tel support peut être un choix important à faire pour déservir l’histoire.

  3. Hello !

    Deux personnes créent une histoire, le conteur et l’auditeur. Tu ne peux maîtriser que la première : fais comme _toi_ tu le sens. Fais-toi plaisir, écris pour toi là où tu veux. Mets-y ton envie : l’auditeur/lecteur la retrouvera là où elle est. D’autres — je te laisse retrouver les références — bien plus éminents que moi ne disent pas autre chose…

    (coquilles :
    — un livre est un livre est un livre (?) ——> c’était voulu 🙂 NJ
    — on peut se donnez -> se donner ——-> je corrige, merci. NJ
    )

  4. C’est intéressant comme réflexion : est-ce qu’on écrit avec un support en tête ou est-ce qu’on choisit un support une fois l’histoire écrite ?
    Dans le premier cas, on peut se retrouver avec une histoire qui tire pleinement profit du medium mais qui soit difficile à transposer ailleurs (je pense notamment aux livres enrichis), et dans le second, avec une histoire qui sera certainement plus « souple » et plus facile à adapter à différents supports…
    Est-ce que ça ne dépendrait donc pas des contraintes qu’on choisit de s’imposer au moment de l’écriture ?

  5. @TheSFReader Je ne demande pas aux gens de me croire, de me suivre, etc. Je partage simplement une réflexion. Une réflexion personnelle. Je ne suis pas un gourou. Et à vrai dire, je n’essaie de convaincre personne d’autre que moi-même.

  6. Neil, on dirait que mon « style » m’a encore trahi… moi pareil, je ne faisais que te donner que mon opinion, et si j’ai le style « doctoral », je m’en excuse, c’est pas ma faute c’est pas moi c’est lui.

    Je suis bien moins loin que toi dans la réflexion sur ce thème, et c’est bien probable que j’ai raconté des tas de salmigondis. Je n’ai rédigé que mes réactions et réflexions « instantanées » à ton billet… A côté de la plaque ?

  7. Peut être que si une histoire est bonne à dire elle trouvera son chemin quel que soit le medium utilisé mais sans doute ce dernier facilite-t-il plus ou moins la transmission en fonction de son adéquation à l’histoire sus citée. Je ne sais pas si je suis hyper clair, peut être mon histoire n’est elle pas si bonne à dire à moins que la présente case n’enserre ma pensée… 😉

  8. Voilà, une idée qui pourrait bien m’intéresser. En effet, je suis assez sensible au fait que le contexte pour découvrir une histoire peut avoir son importance dans la façon que l’on a de la recevoir et de se l’approprier en tant que lecteur. Il n’est donc pas complètement farfelu de se poser la question d’un support idéal selon le contexte. Cela fait très sérieusement parti des questions que je me pose pour mon projet de startup Les Bookonautes. Venant du théâtre, j’ai longtemps appréhender les histoires par l’émotion qu’elles pouvaient susciter dans l’espace d’une salle de spectacle, j’en garde d’ailleurs une envie d’offrir un écrin idéal aux histoires que j’aime. Car c’est en proposant aux lecteurs de bonnes conditions d’accès à l’histoire, que l’on aura les moyens de lui offrir le contexte de découverte qui lui convient le mieux. Définitivement, c’est une idée séduisante. Merci Neil de nous l’avoir soumise.

  9. Puisque tu partages ton impression, j’y vais de la mienne : le vrai support de la littérature (pas des histoires donc, mais de l’art du texte), c’est la voix. Pas de grand texte qui ne se déploie, avant tout et au mieux, à haute voix. C’est la radio qui m’a fait découvrir ça et je suis sans cesse confronté à de nouveaux exemples et argument qui ramènent la littérature à hauteur de voix. A mes yeux, il n’y a pas de style en littérature, mais des tonalités. Proust devait parler avec de longues phrases alambiquées et Beckett tout sec; Lovecraft devait chercher ses mots et ses idées, San Antonio placer des calembours et des contrepèteries dans ses conversations courantes. Ils ne se sont pas inventé un style, ils ont laissé parler leur voix intérieure.
    Mais bon, je ne professe pas non plus, je prêche encore moins, je commente, tout simplement.

  10. Je ne sais pas s’il y a un support idéal pour tel ou tel type de texte, je pense cependant que le support de lecture a une influence sur le lecteur. Le support induit des réflexes propres (et comme j’aimerais avoir le dictionnaire intégré et l’option de recherche dans mes livres papier, de même que j’aimerais d’un coup d’œil mesurer — physiquement, si je puis dire —, la progression de ma lecture avec ma liseuse, plutôt qu’en terme de pourcentage).
    Je vais lire un article de blog comme un article de journal, c’est à dire rapidement et en diagonale, puis de manière plus poussée si l’article m’arrête. Une nouvelle publiée sur un site, j’aurai tendance à la sauvegardée dans une appli type Pocket, pour me créer un espace de lecture propice.
    Tout ça pour dire que je crois que tu as raison de te triturer le cerveau : on ne devrait pas écrire pareillement quel que soit le support, le lecteur y gagnerait sans doute, et l’auteur aussi.

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