La fabrique de l’éditeur : comment apprend-on un métier qui ne s’apprend pas ?

J’ai la chance de donner des cours d’édition numérique dans une école parisienne. Là, les éditeurs de demain viennent apprendre leur futur métier. Et comme nous tous, ils s’interrogent sur ce qu’ils peuvent apporter à un secteur déjà surpeuplé… et s’ils pourront même simplement l’intégrer.

Quand on apprend le métier d’éditeur, on en passe par toute une phase d’apprentissages qui peuvent sembler rébarbatifs de prime abord : établir un compte d’exploitation n’a rien de glamour, ou en tout cas ce n’est pas plus glamour que d’apprendre à se servir d’Indesign ou d’intégrer les codes de typographie, pas plus que de se former au code informatique et d’élaborer des stratégies marketing. Mais comme tout cela fait partie du métier, eh bien on s’y plie, parce qu’il n’y a pas le choix : ce sont des basiques du métier.

Mais une fois cette phrase passée, une autre interrogation surgit – ou plutôt un autre conflit : comme après une crise de foie, on peut être tenté de rejeter ce qui sort des clous du métier stricto sensu et vouloir que le gavage cesse pour mieux se concentrer sur ce qui fait l’essence même du métier : les textes et les auteurs. C’est compréhensible : beaucoup d’apprenants n’ont pas envie de se former à Excel ou de s’intéresser au quotidien d’un graphiste ou d’un programmeur. Pourtant l’édition est un métier de synergie : c’est la conjugaison des talents qui fait la maison d’édition. L’éditeur y joue le rôle de chef d’orchestre. Il est le peintre qui organise les couleurs sur la toile. Mais passons sur cette phase, puisque tous les jeunes éditeurs en passent par là et qu’ils suivent globalement le même cursus.

Ce que je veux dire, c’est qu’on peut être tenté de ne s’intéresser qu’à son métier. Or il me semble qu’aujourd’hui, un bon éditeur est un éditeur qui s’intéresse à tout sauf à son métier (formulation un peu provocatrice, mais vous allez comprendre). Je crois que c’est d’ailleurs valable dans toutes les corporations. Nous vivons dans un monde où l’information n’a jamais été aussi facilement accessible : ces choses que je transmets lors de mes formations éditoriales, elles sont aisément trouvables sur le net, pour peu qu’on s’y intéresse un peu. N’importe qui peut se former de son propre chef, sans passer par une école : l’école est finalement là pour fournir un diplôme comme preuve de validation. Une marque de confiance, symbole d’un savoir censément acquis, une base commune à tous.

Mais les éditeurs pullulent : en fait, vous avez beaucoup plus de chances de devenir éditeur en montant votre propre maison d’édition qu’en étant embauché chez Gallimard ou Flammarion sur la base de vos compétences. Beaucoup de gens très talentueux cherchent le poste de leurs rêves sans forcément le trouver. Parce qu’au final, les profils se ressemblent.

Pour moi, ce qui différencie un éditeur, ou plutôt ce qui le sort du lot, c’est justement tout ce à quoi il s’intéresse en-dehors de l’édition : ce qu’il est, ce qu’il pense, son parcours, la manière dont les choses se sont enchaînées dans sa vie. Je n’aurais pas créé Walrus si je n’avais pas eu un ami développeur, si je n’avais pas fait d’études de cinéma, si je n’avais pas été libraire… C’est la conjonction de ces éléments qui font qu’à un moment, une identité ressort. Et c’est cette identité individuelle qui devra transpirer sur celle de la maison. Bien qu’il soit considéré comme l’un des maîtres du genre, Bradbury lisait très peu de science-fiction, ça ne l’intéressait pas vraiment : il préférait lire des essais scientifiques, des poèmes, de la sociologie… parce que c’est en sortant de son terreau originel qu’on développe une identité propre. Cela se fait naturellement.

Plus je donne ces cours d’édition, plus je réalise que la seule chose vraiment capitale pour devenir un bon éditeur, aucun formateur, aucune école, aucun manuel ne peut la transmettre. Cette chose, c’est le flair. Un éditeur est au croisement de plusieurs routes : la sienne d’abord, puis celle du monde qui nous entoure, des gens qui l’empruntent, des idées qui l’animent, des opinions qui s’y confrontent. C’est à l’embranchement de ces deux routes que se créent les livres.

Et la seule chose que je sache, c’est que le flair se travaille. L’intuition est avant tout une ouverture, une curiosité, qui se matérialise sous la forme d’une idée. Deux concepts se rencontrent et forment la possibilité d’un livre. Le métier de l’éditeur est alors de savoir de quelle façon et à quel moment. Cela ne s’apprend pas : cela se devine. C’est un sentiment d’urgence qui naît dans nos tréfonds. Il faut qu’un livre existe, parce que c’est le moment. Et quand cette excitation naît, c’est un moment de magie pure. Pour que le croisement s’opère, il faut de larges routes, des routes riches de sens, d’expériences et d’idées.

Les bases techniques sont importantes, je ne veux pas le nier puisque je les enseigne. Mais c’est pour mieux les oublier, ou du moins les transformer à sa propre mode. Je ne connais pas de meilleure manière de devenir un bon éditeur que de s’intéresser à tout, sauf aux livres (surtout à ceux des autres). Car l’essentiel, ce n’est pas comment on fait les livres, mais ce qu’on met dedans.

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Photo by Ant Rozetsky on Unsplash