Privatiser l’imaginaire : le fantasme terrifiant des industries culturelles

J’ai dû pour la première fois entendre parler du « Monde des Idées » de Platon en terminale. Je me souviens que rien ne me semblait à l’époque plus stupide que d’imaginer que quelque part – dans un Ailleurs inaccessible et un Quand indéfinissable – flottaient ce que le philosophe désignait sous le nom d’Idées : en somme des archétypes, des modèles, desquels découlaient tout ce que nous connaissions. Prenez ce cheval qui s’ébroue tranquillement de l’autre côté de la route (c’est une image, ne traversez pas, c’est sans doute une clôture électrique). Eh bien ce cheval n’est que la déclinaison terrestre de l’Idée même de Cheval – concept intrinsèquement parfait et indépendant de ses « variations » de chair et d’os. Ça semble idiot, pas vrai ? Et pourtant… Continuer la lecture de « Privatiser l’imaginaire : le fantasme terrifiant des industries culturelles »

Projet Bradbury #2 : pensées sur la ligne de départ

J’ai décidé de remettre le couvert : à partir du lundi 11 septembre prochain, je tenterai à nouveau de publier une nouvelle par semaine pendant un an. Et cette question, lancinante : y parviendrai-je une seconde fois ?

La première fois, c’est toujours moins compliqué : il y a l’énergie de « le faire au moins une fois dans sa vie », la rage de réussir aussi, de prouver qu’on en est capable. C’est complètement différent la deuxième fois. On n’a plus rien à prouver, ni au monde, ni à soi. On sait qu’on en est capable, puisqu’on l’a déjà fait. Et c’est justement parce qu’on n’a plus rien à prouver que c’est plus difficile. J’avais ressenti cela au moment d’écrire mon deuxième roman : alors que le premier m’avait littéralement coulé des doigts, ce fichu deuxième était sorti dans la douleur. Parce que la rage, la frénésie, l’excitation nous ont quitté, il faut puiser en soi une autre énergie. Ou la trouver ailleurs.

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Pourquoi est-ce si difficile de ne pas signer son œuvre d’art ?

Ça paraît tellement évident : nos créations sont le fruit de notre esprit et, à ce titre, elles nous « appartiennent ». Mais qu’est-ce qui nous appartient en réalité ?

C’est au détour d’une petite question postée (à moitié) innocemment sur Twitter que je me suis rendu compte de la complexité du problème : « accepteriez-vous, si vous aviez la garantie que votre roman soit un succès planétaire, de… ne pas le signer ? » C’est une proposition délicate, parce qu’elle suppose de choisir entre deux choses qui ne peuvent logiquement s’apprécier qu’en étant combinées. En effet, la gloire, la postérité et la reconnaissance s’apprécient principalement lorsqu’elle sont liées à un nom – le vôtre, si possible. Continuer la lecture de « Pourquoi est-ce si difficile de ne pas signer son œuvre d’art ? »

Culture libre : artistes, nous aurons besoin de vous…

Il y a de l’eau dans le gaz entre la création artistique et internet : chasse au piratage, fermeture des forums, projets de durcissement du droit d’auteur en France comme à Bruxelles… Avec l’indéfectible soutien de la politique, l’industrie culturelle regagne peu à peu le terrain qu’elle avait cédé et entend bien l’étendre encore, menaçant chaque jour davantage l’idée même d’une culture librement partagée.

La question dépasse largement le cadre du piratage : ce sont deux projets de société, radicalement opposés, qui s’affrontent sur le terrain de la création, d’internet et des libertés individuelles. D’un côté les industries culturelles – aidées par l’écrasante majorité du personnel politique qui n’entend que la sauvegarde d’intérêts économiques pourtant de plus en plus concentrés – qui se cachent derrière la protection des artistes pour satisfaire leur soif de contrôle des flux et verrouiller leurs sources de revenus. De l’autre quelques imbéciles, des fous, des utopistes dont je m’honore de faire partie. Ces personnes imaginent un monde où la culture et le savoir circuleraient librement au bénéfice du plus grand nombre, parce qu’elles les croient vecteurs d’élévation et d’émancipation. L’un de ces projets verrouille. L’autre ouvre les portes en grand. Continuer la lecture de « Culture libre : artistes, nous aurons besoin de vous… »

« Okja », une fable animiste et végétaliste

Il y a tellement de belles choses dans Okja que je ne sais même pas par quoi commencer. Film-fable de Joon-Ho Bong – réalisateur et scénariste sud-coréen, auteur entre autres de Mother, The Host et du Snowpiercer –, Okja me fait tout d’abord réaliser à quel point j’aime les histoires simples. Une histoire simple, avec des enjeux clairs, c’est une histoire qui fonctionne – une histoire qui fonctionne, c’est une histoire qui touche profondément la personne qui la reçoit, et c’est pour cette raison qu’on écrit. Continuer la lecture de « « Okja », une fable animiste et végétaliste »