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Si on entend souvent les partisans d’un internet libre s’exprimer sur les conditions possibles d’un partage plus équitable et mieux rétribué des contenus, et si on écoute tout aussi souvent les défenseurs du droit d’auteur tel qu’il existe aujourd’hui vouer aux gémonies les pirates de tout bord, il est moins courant qu’un membre du premier groupe (moi-même, dans le rôle du « libriste ») s’exprime sur le sujet du piratage en tant que tel. On me l’a fait remarquer sur Twitter il y a quelques jours : j’ai donc décidé d’expliquer ce que je pense du phénomène en toute sincérité, puisque jusqu’à présent, je me suis souvent contenté de promouvoir le partage, notamment via l’usage des Creative Commons.

D’abord, un petit point juridique pour clarifier la situation, sous forme de disclaimer : pirater, c’est mal. En l’état actuel des choses, c’est même un délit puni par la loi. Ce n’est donc vraiment pas gentil, en conséquence de quoi vous ne devriez pas le faire. Voilà. Maintenant que c’est écrit en noir sur blanc, on va pouvoir passer aux questions plus intéressantes.

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1. La mise à disposition d’un contenu gratuit est-elle une entrave à sa vente ?

Ce qu’on reproche au piratage, c’est de casser un modèle économique : on part du principe que chaque exemplaire téléchargé est non seulement une vente perdue, mais une foultitude d’autres ventes potentiellement envolées par effet cascade (l’exemplaire piraté peut être remis à disposition par le premier pirate, à l’attention de ses autres copains pirates). En somme, le piratage augmenterait de façon exponentielle. Néanmoins, Minory Report est encore loin et on ne peut pas (encore) prédire le comportement de quelqu’un avec certitude. En vérité, rien ne dit que cet ebook ou cet album piraté aurait généré une vente, ni même s’il sera fait usage de ce piratage. En effet, même si vous n’avez jamais piraté quoi que ce soit (mes lecteurs sont d’honnêtes citoyens et pas de patibulaires hors-la-loi, j’en suis convaincu), vous avez par exemple déjà téléchargé un ebook gratuit et/ou du domaine public. Moi-même, j’ai téléchargé l’intégrale de Balzac il y a deux ans : je peux vous dire que je ne l’ai pas lue en entier, et qu’à vrai dire je ne l’ai même pas commencée. Il en va de même pour certains ebooks téléchargés lors de promotions ponctuelles. Téléchargés, mais pas lus.

Bref, je repose la question autrement : un contenu piraté dont on n’a pas profité  est-il toujours aussi menaçant ? Pas si sûr. Évidemment, je me fais l’avocat du diable : si les internautes piratent, c’est bien pour lire, écouter, regarder ce qu’ils ont téléchargé. Encore faut-il qu’ils le trouvent, ce contenu téléchargeable, et qu’ils évitent les nombreux filets qu’on leur tend.

Je suis ami avec beaucoup d’auteurs, et j’en fréquente quelques uns sur les réseaux sociaux. Régulièrement, l’un d’entre eux poste un lien vers un site pirate, déballant aux quatre vents l’un de ses livres honteusement piratés. Je ne m’étendrai pas sur la bêtise qu’il y a à disséminer ce lien à ses contacts et potentiels lecteurs : c’est un peu le serpent du Jardin d’Eden qui se fout de la gueule du monde en balançant des pommes avec un lanceur de balles de tennis automatique. Je trouve qu’il y a un côté « timbale » dans ce comportement : d’une part, je suis convaincu qu’il y a une secrète satisfaction d’avoir réussi à attiser suffisamment fort le désir de son public pour se faire pirater. « Regardez, on m’a piraté, quelle honte! » Quand je vois ce genre de post, j’ai envie de répondre que si l’auteur ne l’avait pas posté lui-même, personne ne serait au courant. Je visualise la recherche fiévreuse sur Google un soir d’ennui, et enfin le Graal, la preuve à partager. Pourquoi pas. Personnellement, je ne cherche jamais à savoir si j’ai été piraté ou non. Quant à ceux qui pourraient potentiellement me prévenir d’un tel piratage, que faisaient-ils sur les lieux du crime ? Une veille silencieuse ? Permettez-moi d’en douter.

De fait, le piratage est souvent ignoré, tant par l’auteur que par son public, qui se contente des canaux existants. Quelque part sur le web peut, potentiellement, se trouver une copie d’un fichier qui, tel un caillou lancé au milieu de l’océan, refera peut-être surface au gré d’une recherche spécifique et précise. Offre payante et offre piratée coexistent, la plupart du temps sans se croiser, sauf à avoir un public à l’esprit mal tourné. je pense qu’un ebook piraté ne nuit pas à sa vente. Par ailleurs, plusieurs études ont démontré que les plus grands pirates étaient aussi ceux qui dépensaient le plus d’argent dans l’offre légale.  Mais ça ne résout pas notre problème de départ.

Uncle Catherine - Pirate Finger Puppet (Flickr CC-BY)

Uncle Catherine – Pirate Finger Puppet (Flickr CC-BY)

 

2. Doit-on écarteler les pirates ?

Pourquoi pas ? D’abord, ça pourrait être marrant. Ensuite, ils l’ont bien cherché : après tout, ils n’ont pas demandé l’avis de l’auteur et ils se sont comportés en véritables enfants gâtés qui veulent le beurre et l’argent du beurre, et rien que cela mérite bien l’opprobre et les lazzis.

Evidemment, on pourrait dire que le piratage n’est pas entièrement de la faute de ceux qui le pratiquent. Je suis d’accord, les prix sont quelquefois ridiculement élevés et les verrous numériques sont de véritables insultes aux libertés du consommateur. De plus, certains pirates se spécialisent dans la numérisation d’ouvrages indisponibles en offre légale, ce qu’ils considèrent comme une injustice. Pour reprendre un vocabulaire familier, j’appelle cette première catégorie les lanceurs d’alerte.

a. Les lanceurs d’alerte

Les lanceurs d’alerte considèrent que violer la loi (en l’occurrence, celle du droit d’auteur et du copyright) répond à une volonté supérieure, à un idéal de justice et d’égalité : les prix sont trop chers, les oeuvres n’existent que verrouillées par des DRM, les fichiers n’existent pas en offre légale, ils doivent donc être libérés et mis à disposition. L’objet du combat est certes noble, j’ajouterai même que je le soutiens complètement et que je me bats avec mes propres armes pour faire avancer ces sujets. Néanmoins, le choix des armes l’est un peu moins et braque le plus souvent les créateurs, alors qu’ils devraient être intégrés en priorité dans le processus et sensibilisés à ces questions. En faisant cela, les lanceurs d’alerte se privent de troupes potentiellement acquises à leur cause. C’est dommage. Car si le travail de ces lanceurs d’alerte est souvent irréprochable (ils vont quelquefois jusqu’à corriger les coquilles des fichiers originaux), il ne fait pas avancer le débat et contribue seulement à braquer un peu plus ses acteurs. Néanmoins, je ne leur jette pas la pierre : comme dit plus haut, cette catégorie de pirates est celle qui consomme le plus de produits culturels en offre légale. Sans eux, il y a fort à parier que l’industrie s’effondrerait.

« Mais s’ils ne pirataient pas, est-ce qu’ils ne consommeraient pas encore plus ? »

J’en doute, malheureux. Les journées des pirates sont comme les tiennes, elles durent vingt-quatre heures et ne sont pas extensibles, pas plus que leur porte-monnaie. Je pense honnêtement que cette catégorie de pirates dépensent déjà le maximum qu’elle peut sur son budget, et que si sa curiosité et sa culture se sont enrichies dans le processus, son compte en banque est resté le même. Mais il existe d’autres catégories de pirates.

b. Les pirates du dimanche

Les pirates du dimanche, c’est vous, c’est moi, c’est tout le monde. Sans aller jusqu’à la volonté politique et la production quasi-industrielle des lanceurs d’alerte, ils saisissent les opportunités. Ça peut se passer lors d’un dîner entre amis, où l’un des convives annonce qu’il a justement une clef USB avec les derniers épisodes de telle série à la mode, si ça intéresse quelqu’un. C’est votre frère qui a acheté un ebook et qui vous le fait passer, pour que vous puissiez découvrir ce nouvel auteur qu’il aime tant. C’est ce CD acheté par votre copine, qu’elle prête à une autre copine pour qu’elle le grave chez elle. Soyons honnêtes : nous l’avons tous fait une fois. Pourtant, cette pratique est assimilée à du piratage. Honte sur nous !

En réalité, les pirates du dimanche ne font que reproduire des usages : dans le contexte du numérique, le principe d’épuisement des droits n’existe pas, alors que dans le contexte du support physique, si. J’ai le droit de prêter et de revendre un livre que j’ai acheté, par exemple. Cette pratique n’existe pas en numérique. Le législateur considère qu’une copie à l’identique d’un fichier (puisque c’est de ça qu’il s’agit) n’est pas du ressort du prêt, mais de la contrefaçon. Soit. N’empêche que nous le faisons. Notre nature est partageuse. D’autant que cet auteur découvert grâce à ce prêt et que vous avez aussi aimé, il y a de fortes chances pour que vous vous intéressiez à sa production et, qui sait, que vous lui achetiez quelque chose. Peut-être en parlez-vous autour de vous ? Bref, vous disséminerez. C’est un premier pas.

c. Les collectionneurs

Les collectionneurs sont un peu plus tordus. S’ils ne sont pas dans des logiques de qualité comme les lanceurs d’alerte, ils ne sont pas non plus des pirates du dimanche. Bien souvent, ils créent de petits blogs où ils mettent illégalement des fichiers à disposition de leurs visiteurs. Blogspot, par exemple, est une mine. Mes amis auteurs partagent le plus souvent ces sites de collectionneurs, car ils sont référencés par Google et que mes amis auteurs — je les adore — ne savent pas se servir des newsgroups ou des clients peer-to-peer utilisés par les lanceurs d’alerte. Heureusement : ils prendraient sans doute peur.

Néanmoins, même s’ils sont référencés par Google, ces sites de collectionneurs ne sont pas à mon sens une grande menace. Nous avons tous essayé un jour, juste pour voir si ça marche. D’une part, c’est souvent très brouillon : le pire y avoisine le meilleur sans réelle hiérarchie, dans des templates souvent hideux et sans index, autant dire qu’il a peu de chances pour que vous trouviez ce que vous cherchez (bouh, vilain pirate que vous êtes). De plus, lorsque vous tombez par miracle sur un contenu qui vous intéresse et que vous cliquez sur le lien, les Enfers se déchaînent : publicités en cascade, fenêtres pop-ups en pagaille, labyrinthe marketing, pour au final tomber sur des liens… payants, particulièrement de services de stockage en ligne. Vaguement honteux d’avoir essayé, vous finissez par abandonner et passer les dix minutes suivantes à fermer tous les pop-ups porno qui se sont ouverts sur votre bureau. C’était une expérience déceptive. En vérité, il y a des chances que vous arrêtiez d’essayer après une ou deux tentatives infructueuses.

Bien sûr, certains de ces blogs sont créés par des gens comme vous et moi : pas vraiment au courant des problématiques de rétribution des acteurs, ni des risques encourus, souvent jeunes, voire carrément plus que jeunes, ces pirates collectionneurs verront leur blog fermer assez rapidement après qu’un éditeur ou qu’un auteur ait signalé son contenu à la plateforme d’hébergement.

Mais soyons sérieux : la plupart de ces blogs pirates — qui ouvrent et ferment aussi rapidement pour éclore ailleurs — obéissent à une logique pernicieuse et éminemment commerciale, qui n’a rien à voir avec le contenu illégal qu’ils distribuent. Je sais faire des sites web : pourtant, je serais incapable de créer un site où autant de pop-ups s’ouvrent et autant de publicités apparaissent.  De fait, je ne sais même pas comment ils se débrouillent pour rendre le parcours si compliqué. Le piratage, ce n’est pas censé être simple ? Et puis ces templates, ces thèmes, toujours les mêmes, disposés de la même façon… ça ne vous met pas la puce à l’oreille ?

En vérité, ces microblogs pirates sont sans doute tenus par les vrais collectionneurs, qui multiplient les blogs (ils en ouvrent sans doute des dizaines par semaine) en usant des mêmes ficelles pour multiplier les revenus publicitaires. Un blog est fermé ? Qu’à cela ne tienne : les cinq cents autres vont prendre le relais. Et quand bien même l’internaute ne finirait même pas par obtenir ce qu’il était venu cherché, ce ne serait pas un drame : toutes les publicités se sont affichées. Il y a fort à parier que ces collectionneurs se fichent parfaitement du contenu qu’ils distribuent. L’essentiel, c’est le trafic. Bien sûr, nous sommes incapables d’avoir des statistiques de téléchargement de ces sites. Mais je suis prêt à prendre le pari que dans 99% des cas, il y a bien moins de contenu téléchargé par l’internaute final que de publicités affichées.

Par pitié, cessez de leur faire de la pub. Ces sites se comportent de la pire manière qui soit, en se servant des contenus qu’ils distribuent comme d’une simple manière première. Regardez-le pétrole : on pille ce que la nature a mis des millions d’années à produire, au risque de tarir les ressources. Qu’arrivera-t-il quand nous aurons épuisé les ressources des créateurs ? Nous n’en sommes pas là. Mais pensez-y, et ne cédez pas aux requins et à ces fermes à contenus : si vous piratez, faites-le proprement.

Pirates - RtGregory (Flickr CC-BY)

Pirates – RtGregory (Flickr CC-BY)

 

3. Le lecteur, à l’instar de l’internaute, est (globalement) intelligent

J’entends des voix s’élever pour accuser ces jeunes inconscients qui, après avoir fait l’acquisition d’une tablette ou d’un smartphone à 700€, prétendent trouver un livre ou un album trop cher à acheter. Je passerai sur la pression sociale (et psychologique) qui pèse sur chacun d’entre nous : le pouvoir du marketing est immense et nous conduit dans bien des cas à des comportements irrationnels (combien d’écrans géants dans des familles de chômeurs ?) . Ainsi, nous aurions perdu la valeur des choses : comme si nous avions oblitéré complètement le caractère artisanal de l’oeuvre d’art et la précarité de leurs auteurs.

Je suis du parti de penser que l’internaute, et à plus forte raison le pirate, est loin d’être idiot. Il connait les tenants et aboutissants. Nous connaissons tous des personnes qui avouent à demi-mot avoir piraté un livre, tout en confessant une vague honte. Ils savent que ce qu’ils ont fait est, d’une manière ou d’une autre, pas très juste pour l’artiste. Bien sûr, ils n’éprouvent pas de grande compassion pour Marc Levy ou Beyonce, et on les comprend bien. Ces « pirates » naviguent entre deux eaux. Ils sont en phase de transition. Dans tous les cas, ils n’ignorent pas que cet autre livre qu’ils n’ont pas payé a, quelque part, été inscrit sur leur ardoise morale.

Vous vous souvenez des ardoises au comptoir des cafés ? Plus personne ne fait ça aujourd’hui. Cela consistait à venir, à discuter avec les autres clients, à boire un café, un verre, et à dire au patron « Tu me mets ça sur l’ardoise ! » En somme, cela revient à dire que l’on paiera plus tard. L’ardoise peut s’alourdir tant et si bien que le patron finit par exiger d’être payé, mais le plus souvent, les clients réglaient leurs dettes sans rechigner. Je pense que le phénomène du piratage obéit, d’une certaine manière, à la même logique : dans le rôle de l’ardoise, la culpabilité de l’internaute grandissante, qui finira par acheter.

Parce que nous n’avons pas, au contraire, perdu la valeur des choses, même si c’est l’illusion que cela donne. Nous savons ce que nous faisons. Nous prenons, mais c’est pour mieux payer un jour, d’une manière ou d’une autre. C’est une offre d’essai, un galop d’entraînement avant la course finale.

Car bien entendu, un modèle où tous les acteurs agissent de façon rationnelle n’existe pas. Il y aura toujours des criminels, des hors-la-loi, des extrémistes, des nihilistes, mais aussi des policiers pour arrêter les plus dangereux, et entre les deux feux, nous, assis bêtement, à regarder. Nous pourrions envisager une société de surveillance où les crimes sont arrêtés avant même qu’ils ne soient commis : loin d’être de la science-fiction, c’est le futur qu’on nous prépare avec toujours plus de surveillance sur le net, les DRM, le flicage systématique des réseaux. Mais croire que le système parfait existe est une illusion dangereuse : cette illusion conduit à toujours plus de surveillance, à toujours plus de pousse-au-crime. Oublier qu’il y aura toujours des gens pour contourner le système, c’est paver la voie à une société de contrôle absolu, dont bien des dommages collatéraux sur nos libertés individuelles nous feront regretter de ne pas nous être engagés plus tôt sur le chemin de la confiance.

Confiance, c’est un drôle de mot pour parler de piratage, non ? Pourtant, je crois beaucoup à la notion de contrat tacite et de confiance réciproque. Je n’irai pas regarder si mes ouvrages sont piratés. De fait, ils sont sous Creative Commons : vous en avez le droit. Je crois au bon vieux principe de l’ardoise : un jour où l’autre, il faudra soit s’enfuir, soit payer ce que l’on doit, de quelque façon que ce soit.

Bandeau : Steenberg – Pumpkin Pirate (Flickr CC-BY)

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