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Il n’y a pas si longtemps que cela, à l’échelle temporelle de l’univers, mes parents nous emmenaient, ma soeur et moi, à la bibliothèque. Le jeudi, la médiathèque de Bourges fermait à vingt heures, ce qui leur laissait le temps de quitter le travail pour venir nous chercher. Après vérification, elle ferme toujours à vingt heures le jeudi. D’autres ont sans doute pris notre place sur les banquettes et les fauteuils : ils feuillettent les mêmes livres, les mêmes bandes dessinées, et beaucoup de nouveaux titres aussi qui n’étaient pas encore là à mon époque. Une fois que nous avions fait notre choix, nous passions au comptoir d’emprunt et repartions avec notre sac plein de livres, de CD et de cassettes vidéo sous le bras. Souvent, nous mangions au McDonald’s dans la foulée. Les jeudis soirs restent l’un de mes plus heureux souvenirs d’enfance et de primo-adolescence.

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Mon éducation s’est faite dans les bibliothèques, depuis le bibliobus de l’école primaire où je me délectais des aventures de Sherlock Heml’Os jusqu’à la Bibliothèque des Quatre Piliers, puis la grande médiathèque flambant neuve où, plus tard, nous consultions nos comptes Caramail sur les ordinateurs reliés au réseau (il fallait prendre un ticket à l’époque, et on ne pouvait rester sur les postes qu’une demi-heure). Je pourrais aussi parler de la bibliothèque du collège, où je passais les récréations à lire l’Incal, et aussi de celle du lycée, où les fauteuils en cuir usé ont accueilli mes premières lectures de Lovecraft. Ces moments m’ont construit, d’un point de vue culturel, certes, mais aussi humainement : je ne serais pas celui que je suis aujourd’hui si je n’avais pas lu les bons livres pour moi, même à dose homéopathique.

Les bibliothèques, longtemps considérées comme des sanctuaires, subissent aujourd’hui des attaques. Prenez par exemple les imbéciles du Printemps français qui, au nom d’une pudibonderie d’un autre âge, cherchent à faire censurer certains ouvrages pas assez genrés à leur goût. Cela pourrait faire sourire si ce n’était pas si dramatique, car bien que ces demandes émanent d’une poignée d’extrémistes, cela n’enlève en rien leur potentiel de nuisance : aux États-Unis, les intégristes chrétiens réussissent, à force de harcèlement, à faire retirer des ouvrages des bibliothèques et des librairies. Lorsque le responsable de l’établissement se lasse de recevoir des lettres d’insultes, des menaces et des courriels à la pelle, il finit par craquer et cède aux illuminés (ou plutôt aux assombris), au nom de la tranquillité.

Ailleurs dans le monde, on déchire des ouvrages sous l’étendard de la haine et de l’antisémitisme.  Imaginer que de pareilles pratiques puissent transpirer jusque chez nous n’est pas du domaine de la science-fiction : les bibliothécaires doivent composer chaque jour avec les dégradations. Il y a également ces questions de lectures publiques qui circulent sur le net, avec l’Heure du Conte et la SACD, confirmées par des bibliothécaires, tempérées par la SACD. La réaction de l’organisme fait davantage penser à celle de quelqu’un qu’on aurait pris la main dans le sac, mais passons. Nous observerons les concertations avec attention. Il y a enfin le problème du passage au numérique, patent celui-ci, qui oblige les bibliothèques non seulement à faire face à de nouveaux défis technologiques et juridiques, mais aussi à affronter l’ire des éditeurs et des sociétés d’ayants-droit au sujet de la copie des fichiers, de leur exploitation et de leur possible piratage. Bref, ça tire de tous les côtés. Ajoutez à cela que les Français estiment ne pas avoir le temps de lire davantage, et que la lecture devient un loisir déprécié par bon nombre de jeunes gens et que les difficultés de lecture ne cessent d’augmenter (presque 19% des élèves ont des problèmes de compréhension de l’écrit), et vous obtiendrez un paysage digne des pires crépuscules de l’humanité.

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Les bibliothèques sont des temples : elles doivent demeurer des lieux d’exception au sens strict du terme, des endroits neutres, où les combats qui opposent partisans du gratuit et ayatollahs de l’interdiction de la copie doivent se taire. Il y a urgence.

Lire n’est plus sexy, un comble pour un pays qui se targue de posséder l’une des productions littéraires les plus foisonnantes du monde. Pire, lire est devenu un loisir ringard. On peut facilement s’en figurer la raison en entrant dans une librairie : dans la plupart de nos vénérables établissements, aucun siège, aucune banquette, aucun fauteuil pour prendre son temps et faire son choix. Le livre en France est un objet qui se vénère debout, dans l’inconfort d’un couloir trop étroit, et qui doit à peine être touché avant le passage en caisse. N’importe quel Waterstones vous réconciliera avec les livres : de l’autre côté de la manche, les librairies vous ouvrent les bras et vous invitent au vagabondage autant qu’à la rêverie. Quel adolescent lambda aurait aujourd’hui l’idée de pousser la porte d’une librairie sans âme comme nous en avons trop ? Heureusement, certains font figure d’exception. Mais les bibliothèques sont là. Débarrassées des guerres commerciales, elles invitent gratuitement leurs usagers à s’emparer de la culture. Mais le front se rapproche dangereusement et elles entendent les canons tirer de plus en plus près de leur seuil.

À l’heure où de grandes initiatives visent à rendre à la lecture ses lettres de noblesse, il est grand temps de redonner de la visibilité aux bibliothèques et de les laisser faire correctement leur travail, à savoir donner envie de lire à ceux qui n’en ont pas encore envie et continuer à proposer de la lecture à ceux qui s’y adonnent déjà. Personne ne déteste lire : il y a seulement de mauvais livres donnés à la mauvaise personne. Quand j’étais libraire, je remerciais intérieurement les professeurs de français qui, sur leurs listes scolaires, préconisaient du Ray Bradbury, du Pierre Boule , du Edgar Poe et j’en passe… Donner envie, voilà le sacerdoce ultime.

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Les bibliothèques doivent être libérées des contraintes commerciales qui pèsent sur elles et devenir des lieux hors d’atteinte, où les enfants peuvent venir lire les ouvrages qu’ils souhaitent lire  sans crainte de se voir jugés. Les bibliothèques doivent pouvoir exploiter les ouvrages de leur catalogue sans craindre qu’une société prétendant servir les intérêts des auteurs ne s’interpose et réclame des droits d’exploitation. Oui, la bibliothèque doit pouvoir se servir pour rendre ce service à la communauté : c’est une question de salubrité publique. Certes, les auteurs ne recevront pas de dividendes pour cette exploitation précise, mais le bénéfice pour la population est bien supérieur. Pour ma part, je n’aurais pas acheté plus tard autant de livres si je n’avais pas pu lire certains auteurs gratuitement plus jeune. La découverte gratuite m’a donné envie d’acheter.

Quant aux restrictions stupides qui pèsent sur l’exploitation du numérique en bibliothèque, elles doivent selon moi cesser au plus vite. La seule chose qui empêchait les bibliothèques de prêter un nombre infini de livres était justement le fait qu’elles étaient matériellement limitées. Maintenant, avec les tablettes, il est stupide de restreindre l’exploitation : si dix personnes veulent lire le même livre au même moment, qu’elles le fassent sans contrainte ni DRM. Les verrous numériques, pas plus que les restrictions d’usage, n’empêchent la copie illégale des ebooks : si quelqu’un veut vraiment le faire, il le fera. Le même problème se pose avec le papier, finalement : aujourd’hui, n’importe qui peut fabriquer une version numérique d’un livre papier grâce à un scanner. On peut même s’équiper de façon professionnelle pour moins de 600€. Le photocopillage ne tue pas le livre : il le dissémine, comme un agent contagieux, comme une douce maladie.

Nous devons tout faire pour remettre les bibliothèques au centre — et non plus à la marge — de notre système de distribution de livres, et leur redonner le statut public  d’ambassadeurs de la lecture, ce qu’ils étaient déjà bien entendu, mais c’est un axiome qu’on a tendance à avoir oublié ces derniers temps.

Les bibliothèques sont des maisons de santé : elles créent des hommes et des femmes moins bêtes, qui fabriqueront une meilleure humanité. À bien y réfléchir, le sort du monde est peut-être entre leurs mains. les bibliothèques sont un rempart contre la barbarie, une maison de famille dont nous nous transmettons l’héritage de génération en génération, et dont il faut prendre soin, aujourd’hui plus que jamais.

Bandeau : Joe Crawford from Moorpark, California, USA (Flickr, CC-BY)

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