À l’heure qu’il est, de nombreux éditeurs pure-players font le choix de supprimer les DRM de leur catalogue.

Il s’agit d’un choix dont on ne peut que les féliciter. Les DRM (Digital Rights Management) sont des mécanismes de protection qui empêchent l’acheteur d’une oeuvre numérique de partager librement le fichier qu’il acquiert (quand il en acquiert un, cf les licences de lecture). Nous avons l’habitude de dire que ces verrous n’ennuient que les honnêtes gens, dans la mesure où les « pirates » savent très bien s’en débarrasser. J’ai eu quelquefois la mauvaise idée d’acheter certains de ces ouvrages (je pense à la collection Champs de Flammarion, grrrrr) et j’ai souvent eu des problèmes avec : plus jamais ça.  Walrus, la maison d’édition que je dirige parallèlement à mes activités d’auteur, a depuis le début fait le choix de ne pas intégrer de DRM à son catalogue. Retirer ces verrous est une excellente initiative, dont je ne peux que saluer la portée symbolique.

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Je crois au caractère universel des livres. Les histoires sont avant tout écrites pour être lues et partagées par le plus grand nombre. Je pourrais prendre l’exemple des légendes racontées au coin du feu par nos ancêtres, qui n’ont jamais été inventées pour être adaptées en blockbusters mais pour être transmises de génération en génération. Les livres, à mon sens, procèdent de la même logique. J’ai prêté mes livres préférés jusqu’à ce qu’ils disparaissent de ma bibliothèque, jusqu’à ce que je doive les racheter pour les prêter à nouveau. Idiot, vous dites ? Partageur, ça c’est sûr. Et l’idée que des livres aimés puissent ne pas m’être rendus me rend, d’une certaine manière, heureux.

Retirer les DRM tout en criminalisant (moralement ou pénalement) les lecteurs qui partageraient les fichiers me semble procéder d’une double-pensée à la Orwell. Car quand on y réfléchit, à quoi bon retirer les DRM si ce n’est pas pour copier le fichier ? En soi, il n’y a pas grand-intérêt, sinon pour communiquer auprès du public sur son catalogue. Je parle ici en tant qu’éditeur, et je tiens à préciser que cette assertion n’a pas vocation à devenir réquisitoire : je me mets dans le même panier. Si d’un côté l’on dit « nous arrêtons de contrôler ce que vous faites de nos livres » et que de l’autre on dit « mais vous n’avez pas le droit de le partager, de le copier, de le mettre à disposition, car cela tue le droit des auteurs à être rémunéré, propriété de l’oeuvre, etc, etc », autant appliquer des DRM, non ? La confiance doit aller dans les deux sens : elle ne peut pas simplement être octroyée au destinataire final. Les lecteurs doivent aussi la ressentir.

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J’ai toujours été partageur. J’ai découvert la quasi-totalité de mes auteurs préférés grâce aux bibliothèques et à des amis qui me prêtaient les livres. J’ai donc décidé de passer le cap des Creative Commons et de placer officiellement le Projet Bradbury sous licence BY-NC-ND. J’ai choisi cette licence pour les raisons suivantes, qui susciteront — je l’espère — de l’intérêt aussi chez certains confrères auteurs :

  • l’attribution de l’oeuvre est assurée (paternité) ;
  • le partage de l’oeuvre doit impérativement s’effectuer de façon non-commerciale (impossible pour un tiers autre que le détenteur de la paternité ou des éventuels droits d’exploitation de commercialiser le texte sans mon accord)
  • l’exploitation commerciale est donc au seul bénéfice de l’auteur ou du détenteur des droits
  • on ne peut pas modifier l’oeuvre originale : dans la mesure où cette oeuvre n’a pas à proprement parler d’intérêt scientifique, qu’elle ne contient ni la formule de l’elixir de jouvence, ni celle du vaccin contre le cancer, qu’elle n’existe que pour le divertissement et l’enrichissement personnel du lecteur et que je suis du genre à réfléchir à trois fois avant de placer une virgule, j’aime autant que le texte partagé ne soit pas réécrit dans mon dos.

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Vous allez me dire, qu’est-ce que cela change ? Hé bien… ça change tout.

En utilisant cette licence, j’autorise le lecteur qui aura légalement fait l’acquisition d’une oeuvre du Projet Bradbury à la partagergratuitement uniquement — à qui bon lui semblera. Il pourra l’envoyer à son cousin par email, à sa mère sur une clef USB, la copier sur autant de supports qu’il le souhaite, et même la mettre à disposition sur un forum ou même en peer-to-peer. Les prochains ebooks du projet Bradbury en feront la mention.

Je ne vais pas revenir sur les pour et les contre : je l’ai déjà amplement fait dans mon article « Dans Piratage, il y a Partage ». Disons simplement que je pense qu’en tant qu’auteur, j’ai tout à gagner à laisser mes oeuvres circuler sur le net pour étoffer mon lectorat. Je fais confiance aux gens pour s’intéresser à mes livres, en acheter certains s’ils ont aimé les premiers, et pourquoi pas me soutenir en s’abonnant au Projet Bradbury.

En revanche, je n’ai jamais trouvé les Creative Commons très claires. Peut-être suis-je un peu bête, mais il m’est arrivé de trouver qu’il était difficile de s’y retrouver, et de savoir si l’oeuvre était librement partageable ou non.

J’ai donc demandé à un ami designer et web-développeur, Jérémie Gisserot, créateur du studio Labubulle (en refonte), de m’accorder un peu de son temps et de réfléchir à une idée de logo simple, que les auteurs et créateurs pourraient, en complément d’une licence Creative Commons (indispensable d’un point de vue légal), ajouter sur leur page web, comme une vitrine, pour signifier d’un simple coup d’oeil que cette création est partageable en l’état. Inutile pour le lecteur de se plonger dans les méandres des licences : il suffirait que ce logo apparaisse sur la fiche du livre pour que le lecteur sache que le fichier sera librement partageable, qu’il pourra le prêter, le diffuser, l’échanger à la récré, etc.

Nous vous présentons donc SHARE, le logo né de cette réflexion.

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La couleur verte n’est pas innocente, bien entendu : c’est celle de l’autorisation, du laisser-passer. La couronne renvoie à la multiplicité des fichiers (le partage, la copie). Quant au S (Share = partager en anglais), il nous a semblé amusant qu’il nous fasse penser à celui du dollar $, mais débarrassé de son encombrante barre qui semble le transpercer et le contraindre. C’est donc un S fier (haha) et libéré de ses contraintes commerciales que nous vous présentons.

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Ce logo est bien entendu à la disposition libre et gratuite de tous ceux qui souhaiteraient l’utiliser, le diffuser, le remixer, etc. Nous ne revendiquons aucun droit d’exploitation dessus : nous nous contentons de le lancer dans le web comme un caillou au milieu de l’océan. Il plaira à certains, d’autres le trouverons laid ou inutile, peu importe : c’est une initiative qui a déjà le mérite d’exister et qui vient pallier un manque.

Vous pourrez télécharger les fichiers sources du logo (vectoriel + png) à cette adresse.

J’espère que cette réflexion, en forme de petits cailloux laissés sur notre chemin, suscitera le débat (raisonné) et la réflexion, et qu’elle créera des émules. Le partage n’est pas un dommage collatéral : dans le monde que nous voulons créer, c’est une finalité. Mais rien ne pourra être fait sans le consentement, en premier lieu, des auteurs. C’est aussi à eux que ce message s’adresse.

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Crédits photo : Locks and Chains - Robert Vega (CC-BY) ; Warning DRM - Yay Adrian (CC-BY)