Plus une journée ne passe sans que je tombe sur un article de blog écrit par un auteur, une illustratrice, un musicien ou une cinéaste se plaignant de la course au gratuit sur internet, qui invariablement « dévaluerait leurs propres créations », créations qu’ils et elles essaient de vendre à une industrie culturelle moribonde et près de ses sous — et autant dire que ce n’est pas facile tous les jours. Je comprends cette grogne, parce qu’elle frappe une activité qui ploie déjà lourdement sous le fardeau de la précarité : j’ai écrit plusieurs articles en ce sens pour dénoncer des abus. Mais il y a une chose qu’il faut comprendre : le voyage dans le temps n’existe pas et on ne reviendra pas hier, à compter seulement qu’hier ait été à une époque plus favorable aux créateurs.

Internet a durablement et massivement modifié la société, et avec elles nos usages : tout tend vers des œuvres vendues de moins en moins cher, voire gratuites, avec des revenus qui s’amenuisent pour ceux qui en accouchent. Implacable. Mathématique. Les conditions sont extrêmement favorables : nous sommes de plus en plus nombreux à créer, à écrire des histoires, à composer de la musique ou à tourner des films, parce qu’internet a fait de nous des êtres de narration : cette culture au sujet de laquelle on crie parfois qu’elle est menacée de disparition, nous baignons dedans. Elle est notre liquide amniotique permanent, et cet environnement nous rend plus sensible, plus empathique, plus capable de créer, par mimétisme, de nouvelles œuvres à notre tour. Le terreau est idéal pour une création en explosion, et c’est ce qui se passe : tout le monde écrit, tout le monde chante, tout le monde dessine et peint. En réponse, tout le monde lit, tout le monde écoute, tout le monde admire. Bien sûr, c’est souvent maladroit, pas abouti (les éditeurs ont en ce sens un avenir, celui de transformer des créations imparfaites en joyaux… mais une grande partie de la création se fera sans eux, sans nous).

Alors oui, quand tout le monde crée sur internet — et avec ça de belles choses, des œuvres valables —, ça « dévalue » fatalement le reste de la production, celle qu’on qualifiait jusqu’ici de « professionnelle » (cette distinction tend à s’effacer, puisque le moindre ordinateur est aujourd’hui tellement puissant qu’il permet à tout un chacun de fabriquer des œuvres qui n’auraient rien à envier à des productions professionnelles). Du coup, un roman lambda se vend moins bien qu’il y a trente ans et rapporte donc moins à son auteur et à son éditeur, poussant lesdits protagonistes de notre histoire à multiplier leurs productions pour revenir dans leurs frais. C’est un comportement qu’on prête d’ailleurs plus volontiers aux éditeurs, mais dont les auteurs et les autrices devraient s’emparer s’ils comptent gagner de l’argent, et notamment en diversifiant leur activité. De plus en plus d’œuvres, de plus en plus de qualité, de plus en plus de spectateurs et de lecteurs bien sûr, mais la gâteau ne grossit pas forcément alors qu’il est potentiellement divisible à l’infini. Il est temps de faire un constat. Ce n’est pas en exigeant 3 ou 4% de plus sur leurs contrats d’édition — autant dire un rêve en l’état actuel de l’art — que les auteurs gagneront soudain mieux leur vie. Ce que j’essaie de dire, maladroitement sans doute, c’est qu’à moins de passer à un système complètement verrouillé, où le moindre lien hypertexte est taxé, le moindre ordinateur fliqué, les auteurs ne gagneront plus jamais mieux leur vie. Ce temps-là est fini, cet eldorado qui n’a en réalité jamais existé (les créateurs n’ont jamais bien gagné leur vie, la plupart a toujours vécu dans la pauvreté, il y avait seulement moins de « postulants » il y a cinquante ans).

Je ne sais pas d’où vient cette idée — à laquelle j’ai souscrite un temps — qu’un artiste devait obligatoirement gagner sa vie avec son art. Je veux dire, même s’il le demande, même s’il l’exige, même si comme moi il y consacre tout son temps et toute son énergie… personne n’oblige qui que ce soit à le rétribuer pour cela. On ne peut pas exiger, dans un monde où tout le monde peut et doit créer de nouvelles œuvres, un minimum de subsistance — j’aimerais bien, hein, ce n’est pas le propos, j’adorerais cela, mais ce n’est juste pas possible, encore moins aujourd’hui qu’hier (et c’est pour ça qu’il faut soutenir des initiatives telles que le revenu de base ou la contribution créative). Evidemment, quand l’artiste en question fait partie d’un circuit commercial qui gagne de l’argent sur son travail, il est logique qu’il soit rétribué par celui-ci. Malheureusement, les revenus qu’il peut espérer en tirer demeurent dérisoires. Il faut que nous nous rendions à l’évidence, parce qu’au nom de « la sauvegarde des artistes », politiques, économistes et industriels font passer des lois qui contraignent encore un peu plus chaque jour les libertés individuelles sur internet et ailleurs. Les exigences des artistes à vivre de leur art sont légitimes, en ce sens qu’elles sont audibles, mais elles ne le sont pas plus que celles d’un ouvrier, d’un artisan ou d’un travailleur free-lance : nous sommes de plus en plus nombreux à être capable de réaliser de plus en plus de choses, de mieux en mieux. Que faire avec cela ?

Bien sûr, tout le monde ne commercialise pas ses créations : de plus en plus d’amateurs (même si ce terme paraît obsolète désormais, ou bien nous nous transformons tous peu à peu en amateurs) postent sur Wattpad, sur leurs blogs, sur Soundcloud ou Youtube des créations de grande qualité, qui dans l’esprit des jeunes générations supplantent celles qui les ont précédées. La véritable création aujourd’hui se fait sur le net, parce qu’elle fait œuvre d’imagination (quand on n’a que des bouts de ficelle, ça aide à se creuser pour avoir de bonnes idées), qu’elle n’est pas lestée d’exigences industrielles et qu’elle se diffuse à toute vitesse. Alors en ce sens, ça fera peut-être grincer des dents, la création la plus débridée est aujourd’hui gratuite et accessible à tous. Elle peut être monétisée, mais elle s’achète de moins en moins. Encore une fois, je ne formule pas un souhait ou une hypothèse : j’énonce un constat. Un constat que les créateurs qui se placent encore dans la case « pro » doivent impérativement prendre en compte, d’une part pour survivre, d’autre part pour ne pas détruire le peu d’espace de liberté et d’euphorie que conserve le net que nous connaissons.

Nos métiers — en ce sens, un curieux néologisme finalement, pour une activité qui n’a jamais été véritablement rémunératrice, sauf pour les best-sellers ; c’est d’ailleurs en promettant d’atteindre cette étoile que les vocations se perpétuent et que l’industrie peut continuer de prospérer (relativement) — changent. Du tout au tout. Ils se fondent dans une culture commune, partagée par des milliards d’êtres humains. Et de la même manière que j’ai réussi à réparer un robinet en regardant une vidéo sur Youtube, m’épargnant ainsi de contacter un plombier, nous vivrons dans un monde de plus en plus collaboratif, de plus en plus dense, de plus en plus culturel… et, sauf au prix de tuer le web dans ce qu’il est à l’état naturel, de moins en moins payant. C’est comme ça.

Faisons nôtre ce constat et agissons en toute connaissance de cause.

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