Amazon a donc lancé son offre de lecture illimitée, judicieusement appelée Kindle Unlimited : pour 9.99$ (sortie prévue en France à l’horizon de l’automne 2014, sans doute à 9,99€), les souscripteurs pourront à loisir télécharger tous les ebooks compris dans l’offre sans restriction de nombre de fichiers, de publicité ou de temps d’utilisation. L’offre embarquera dans un premier temps quelques pointures (Harry Potter, Seigneur des Anneaux, etc) ainsi que des catalogues de maison indépendantes et des autopubliés Kindle Select, le temps que tout le monde se mette d’accord et que les grands groupes d’édition décident (ou non) de s’intégrer à l’offre. En France, des rumeurs circulent déjà : il est possible que Kindle Unlimited incorpore à son lancement de grands catalogues de maisons prestigieuses. Dans tous les cas, Amazon flanque un grand coup de pied dans la fourmilière, et ce ne sont pas les réactions polies des concurrents Oyster, Youscribe et Youboox qui nous convaincront du contraire : ça va faire mal, très mal.

Qu’on soutienne ou non cette vision du livre, je suis tombé sur plusieurs réactions du type « Pourquoi s’offusquer, après tout, ce n’est pas si différent d’une bibliothèque » et je ne vous cache pas que cet amalgame me chatouille un peu les sinus et que j’aimerais une bonne fois pour toutes le voir disparaître, ce pour plusieurs raisons :

  1. Une bibliothèque n’a jamais eu vocation à générer du profit. Une bibliothèque n’est pas un établissement commercial : même si, depuis 2003, le droit de prêt redistribue une partie de l’argent généré par l’établissement aux auteurs via des sociétés de perception de droit, le but principal d’une bibliothèque n’est pas de gagner de l’argent, mais de proposer un service  public d’édification personnel, de culture et de savoir gratuit. Ce n’est pas rien, par les temps qui courent. D’ailleurs…
  2. les bibliothèques n’ont pas non plus pour vocation d’enrichir les auteurs et les éditeurs, mais de disséminer les créations, de les proposer au plus grand nombre possible et de les conserver : c’est une mission d’utilité publique. Les bibliothèques proposent des lectures, des rencontres, des sélections, et contribuent à perpétuer l’amour du livre. Tout ça pour pas un rond.
  3. Parce que croyez-le ou non, même si la plupart des bibliothèques demandent aujourd’hui de s’acquitter d’un abonnement pour pouvoir emprunter les ouvrages, vous pouvez entrer dans une bibliothèque gratuitement et lire gratuitement toute la journée, de l’ouverture à la fermeture. Gratuitement. C’est gratuit. Pour l’avoir testé, je peux vous affirmer que ça fonctionne. Certaines ont même encore des abonnements gratuits. Oui oui.

Tout ça pour dire qu’Amazon entre clairement dans une autre logique : ici, l’illimité n’est pas une manière de promouvoir la culture, mais d’engranger un pool d’auteurs et d’éditeurs comme d’autres collectionnent les timbres pour qu’il soit le plus attirant possible (le catalogue, pas les auteurs) et d’en tirer un bénéfice commercial. Amazon est une société à but lucratif. Le coût de l’abonnement multiplié par le nombre de souscripteurs formera une cagnotte, répartie en fonction du nombre de lectures (paiement déclenché à partir de 10% de l’ouvrage lu, les relectures n’entraînent pas de nouvelle rémunération, ni repris ni échangé).

Hauling crates of peaches from the orchard to the shipping shed, Delta County, Colo.  (LOC)

Je ne suis pas un grand fanatique du principe d’illimité.

D’une part, les méthodes de calcul concernant les rémunérations demeurent incertaines : elles dépendent bien entendu du nombre de lectures de votre livre, mais aussi du nombre d’abonnés au service et du nombre global d’ouvrage lus. C’est un système proportionnel, qui peut s’avérer aussi bien juteux que cruel. On sait à quel point la lecture numérique est répandue outre Atlantique, elle l’est bien moins en France : l’arrivée d’une telle offre pourrait bien changer la donne, car personne n’aime payer davantage pour le même service. Si je lis en moyenne deux livres par mois, au prix où sont les ebooks français, et que je me satisfais des titres présentés dans l’offre Illimited, j’aurai effectivement tout intérêt à investir dans un abonnement. Bien entendu, sitôt que je mettrai fin à mon abonnement, les ouvrages disparaitront de mon Kindle, c’est de bonne guerre. De toute façon, quand vous achetez un livre numérique bardé de DRM sur Amazon, vous ne bénéficiez que d’une licence d’utilisation à vie, pas de la propriété de l’ouvrage. Peu de gens aimant relire (et aimant vraiment lire tout court, d’ailleurs), l’un dans l’autre, pourquoi ne pas céder ?

Même s’il est difficile — pour ne pas dire impossible — de comparer les marchés de la musique et de la VOD à celui du livre, on peut néanmoins s’attendre à ce que :

  1. il y ait potentiellement moins d’abonnés à des services de livres en illimité que pour la musique ou le cinéma (c’est une réalité, il y a moins de gens qui lisent régulièrement que de gens qui écoutent de la musique ou qui regardent des films, pour de multiples raisons — éducation, budget, goûts, etc…, surtout en France + en numérique)
  2. le temps n’étant pas extensible à notre échelle et notre degré de technologie, moins de livres soient lus que de films regardés ou d’albums écoutés (ça prend du temps de lire un livre, davantage que d’écouter un disque ou de regarder un livre, et donc, on en lit moins)
  3. il y ait davantage de livres proposés à la lecture que de films ou d’albums (demandez autour de vous, tout le monde a écrit un livre),

et que donc en l’état — mais je suis une quiche en maths — je n’imagine pas comment le livre pourrait mieux s’en tirer que la musique question rémunération des auteurs et des éditeurs. L’illimité a prouvé qu’il n’était pas, pour le moment, un business model en lui-même : les entreprises qui proposent ce genre de services peinent à dégager le moindre bénéfice et redistribue des clopinettes aux principaux concernés. Pourquoi dès lors, si personne ne gagne d’argent, ériger ce modèle en vision du futur ? Pour gagner des parts de marché ? Il est certain que si cette vision s’impose à long terme, les concurrents d’Amazon (Oyster, Youscribe, Youboox) ont tout intérêt à dire que le modèle, même s’il ne dégage rien pour l’instant, a de l’avenir : des éditeurs et des auteurs qui souhaiteraient contrer Amazon ou se passer de leurs services pourraient se tourner vers eux. D’ailleurs, les modèles de rémunération sont très différents en fonction des services, comme si même de ce côté-là, on en était encore à un stade davantage expérimental que commercial.

Gerty Theresa Radnitz Cori (1896-1957) and Carl Ferdinand Cori (1896-1984)

En tant qu’auteur, et même en tant qu’éditeur, si vous me proposez de passer d’un modèle précaire à un modèle de paupérisation absolument certain, je ne suis pas sûr de vous suivre sur ce terrain. Parce que c’est de ça dont il est question : de changer de paradigme. Quand il sera trop tard, il sera inutile de clamer « nous vous avions prévenus ». Car les clients lecteurs réfléchissent aussi bien avec leur tête qu’avec leur porte-feuille : en leur proposant une offre défiant toute concurrence (à la Netflix), qui nous dit que ce modèle ainsi plébiscité ne deviendra pas bientôt la norme ? Une fois les clients habitués, il est presque impossible de faire machine arrière. Le modèle est en place, il faut s’adapter. Quand nous comprendrons que les bénéfices réalisés ne permettent pas une juste redistribution des richesses aux écrivains et à leurs éditeurs, peut-être serons-nous arrivés à un stade où nous ne pourrons plus revenir en arrière, où il faudra composer. Les plateformes auront gagné, les clients aussi peut-être — même au prix de s’enfermer dans un écosystème —, mais les auteurs ?  Pas sûr, pas sûr… Déjà qu’on ne leur facilite pas la vie en ce moment. Alors faut-il expérimenter ? Oui, bien sûr. Faut-il courir trop vite au risque de tomber, et de faire tomber tout le monde derrière soi, pas si sûr. C’est ce potentiel phénomène d’engrenage qui me pose problème. Sabordez le navire ! Pour les startups, ce sera facile : soit elles fermeront et abandonneront leurs utilisateurs, soit elles se revendront à des investisseurs. Mais pour les autres, ce sera plus compliqué.

Bien sûr, il existe des effets positifs : la dissémination potentielle, la publicité, l’effet découverte. Mais sachant d’une part que la présence sur Kindle Unlimited implique la participation à Kindle Select, et donc l’exclusivité temporaire des titres sur la plateforme (au moins pour les autopubliés, sans doute pas pour les éditeurs historiques), et que la plupart d’entre nous dépensons de toute façon moins de 10€ par mois pour nos livres (aux dernières nouvelles, entre 6 et 7 €), aurons-nous encore la force, l’envie, le budget pour aller voir ailleurs ? Irons-nous encore dépenser de l’argent chez des indépendants quand nous aurons l’accès à un catalogue illimité ? Ponctuellement, peut-être, mais dans l’immense majorité des cas, nous nous contenterons de ce qui sera proposé et c’est bien normal. Du temps où je possédais la carte de cinéma UGC Illimité, je n’allais jamais ailleurs que dans des cinémas du réseau. Je l’ai d’ailleurs beaucoup utilisée au début, puis de moins en moins par manque de temps, si bien qu’au final, cette carte m’était aussi utile qu’un abonnement à France Loisirs.

Car à mon sens, il y a une notion d’épuisement dans le principe même d’illimité. Avoir accès à tout, perpétuellement, me donne le vertige et, au final, me plonge dans un état d’incertitude : quoi lire ? pourquoi choisir ? quel titre se forcer à lire pour rentabiliser mon abonnement ? pourquoi acheter ailleurs quand je peux télécharger gratuitement un livre différent dans mon forfait ? La liste des questions sans réponse s’allonge à l’infini. Pour ma part, si j’aime savoir dans quoi j’investis, j’aime aussi savoir où va le fruit de cet investissement. Et si je peux choisir une formule qui récompense l’auteur à la juste valeur de son travail et qui ne le transforme pas en un énième maillon de la chaîne, en une matière première aisément remplaçable et inquantifiable, alors j’opterai pour cette solution. L’illimité a tendance — je dis bien tendance — à dévaloriser : on ne mange pas de la même manière dans un buffet à volonté et un restaurant gastronomique. Bien sûr, nos abonnements téléphoniques sont illimités, nos abonnements à internet aussi et c’est une très bonne chose, comme tant d’autres, mais soyons réalistes : cela n’a pas grand-chose à voir.

City, public library

Le lecteur/client a tout le loisir d’exiger un maximum de choses au meilleur prix, mais il est aussi du devoir de celui qui pourvoit à ce besoin de créer les conditions pour bâtir un écosystème pérenne : la méthode de la terre brûlée est efficace, mais destructrice. Je ne suis pas là pour juger. Les lecteurs feront ce qu’ils voudront. Réfléchissons donc ce que nous voulons pour le livre de demain en toute connaissance de cause, informons, et prenons nos décisions en conséquence. Jusqu’à preuve du contraire, les bibliothèques n’ont jamais fait de mal au livre, bien au contraire.

MAJ du 22/07/214 : Tim Worstall, journaliste chez Forbes, suggère de fermer toutes les bibliothèques du Royaume-Uni et d’investir dans un abonnement Kindle Unlimited global : cela coûterait moins cher que d’entretenir le réseau de bibliothèques. On voit à quel point la confusion est dangereuse : en nous engageant sur cette pente, nous nous offrons littéralement aux griffes d’un interlocuteur privé. Il y a une forte tendance à baisser la garde en ce moment. La privatisation de la culture et de l’éducation est pour moi une voie de non-retour.