Ce n’est pas un secret, Howard P. Lovecraft est l’un de mes auteurs préférés. C’est à travers ses livres et ceux de Tolkien que j’ai découvert les littératures de l’imaginaire. Mais si Tolkien est irrémédiablement lié pour moi à l’enfance dans ce qu’elle a de merveilleux et d’éthéré, et même si celui-ci n’aura jamais été aussi présent qu’aujourd’hui, notamment à travers les adaptations cinématographiques, Lovecraft garde pour moi un aspect résolument plus moderne. Pas plus tard qu’hier, je jouais avec des amis une partie de L’appel de Cthulhu, un jeu de rôle dont l’univers est basé sur celui du gentleman de Providence.

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Lovecraft a bâti une mythologie. Pas au sens dévoyé que l’on peut l’entendre habituellement (non, Fast and Furious n’a rien de mythologique, pas plus qu’Avatar ou Twilight), mais dans sa première étymologie, celle qui renvoie au mythe, qui confine au religieux et le mélange avec la narration.

Pour asseoir l’univers dans lequel évoluait ses personnages, Lovecraft partait d’un postulat : si nous connaissions les véritables mécanismes de l’univers, nous perdrions la raison. Des races de dieux anciens ont marché sur la Terre bien avant l’apparition de l’homme : des créatures fantastiques et terrifiantes depuis longtemps évanouies dans les sables du temps, mais qui à l’occasion de certains évènements cosmiques, peuvent ressurgir et semer la terreur, quand il ne s’agit pas de précipiter carrément le monde à sa fin.

Les dieux de Lovecraft avaient pour nom Cthulhu, le dieu-poulpe qui dort dans sa prison de pierre au fond de l’Océan Pacifique, Azathoth, le chaos primordial, dieu amorphe et stupide qui danse au centre de l’univers, Yog-Sothoth, le Tout-en-Un et le Un-en-Tout, Nyarlathotep, le bouc aux mille chevreaux, le corrupteur, et dont l’image inspira Satan aux monothéistes, j’en passe…

Il s’agissait pour Lovecraft de créer une cosmogonie qui puisse fonctionner sans lui, qui servirait de bases à tous ses écrits. Chaque nouvelle est un coin de voile soulevé sur le mystère profond qui obscurcit la vérité. Si nous levions ce voile totalement, nous sombrerions dans la folie…

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Malgré son côté petit bourgeois et près de ses sous, Lovecraft était du genre à ne pas se brouiller avec ses amis pour de bêtes histoires d’argent. Les travaux de révision qu’il effectuait pour le compte d’auteurs médiocres étaient certes une occasion pour lui de caser une ou deux références habiles à ses propres mythes, mais il en retirait rarement de gratification pécuniaire. Pire, ses manières lui interdisaient de réclamer de l’argent à qui que ce soit. Lovecraft était d’un autre genre : c’était un partageur. Et en cela, il se démarque de beaucoup d’auteurs qui couvent leur création.

Je m’explique.

De son vivant, Lovecraft encourageait ses amis écrivains amateurs non seulement à lire ses nouvelles, mais à s’emparer de l’univers qu’il avait patiemment construit pour rédiger leurs propres histoires. Il était difficile de résister à pareille tentation, dans la mesure où tout lecteur de Lovecraft sera d’accord avec moi pour dire qu’il s’agit là d’un univers sans nul autre pareil, dont le rayonnement brille encore encore aujourd’hui au travers de nombreux livres et de nombreux films. Sans Lovecraft, il n’y aurait sans doute pas eu de Stephen King, de Richard Matheson, de Neil Gaiman, de John Carpenter ou de Guillermo Del Toro.

Ainsi, parallèlement à l’oeuvre originale, s’est tissée la véritable mythologie au sens arthurien : celle qui est reprise par plusieurs auteurs pour l’enrichir, la densifier, quelquefois la déconstruire, mais toujours dans un souci d’enrichissement, pas de trahison. Des auteurs célèbres tels que Robert Bloch (Psychose), Clark Ashton Smith, Frank Belknap Long, Robert Howard, August Derleth, se sont essayé au Mythe de Cthulhu. Ils ont produit des histoires qui, encore aujourd’hui, figurent aux côtés de celles de Lovecraft dans les intégrales qui lui sont dédiées, quasiment au même rang. Comme pour les Chevaliers de la Table Ronde, des auteurs se sont greffés à une mythologie originelle et ont créé leurs propres personnages pour l’étoffer. À cet égard, l’exemple de Lovecraft est bluffant. Plutôt que de veiller jalousement sur sa création, il encourageait ses amis à s’en emparer, à la tordre dans tous les sens, bref, à la remixer. Oui, oui…

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J’ajoute qu’il tenait pour lui-même et ses amis proches un carnet dans lequel il notait toutes les idées de nouvelles qui lui passaient par la tête, et qu’il montrait volontiers à qui voulait un peu d’inspiration. Ce Livre de Raison est reproduit dans les intégrales publiées dans la collection Bouquins, chez Laffont. Comme le fait remarquer l’éditeur, beaucoup de ces idées n’ont jamais été exploitées. D’autres l’ont été, mais pas forcément sous forme écrite : peut-être même y trouverez-vous certaines idées de films ?

Cette réflexion m’est venue en regardant vendredi soir l’émission Ce Soir ou Jamais sur France 2, consacrée à la sauvegarde du droit d’auteur et au domaine public. Face à Lionel Maurel (alias Calimaq, dont vous pouvez trouver le compte-rendu ici) et à Isabelle Attard, se trouvaient des auteurs, juristes et ayant-droits, aux rangs desquels Patrick Poivre d’Arvor, Alexandre Astier (Kaamelot) ou encore Nick Rodwell, en charge des droits d’exploitation de Tintin pour la société Moulinsart. À quelques rares exceptions, on a assisté à un démontage en règle du domaine public, du partage et de la création libre au profit d’un droit d’auteur strict, ici pour « veiller à ce que les oeuvres ne soient pas dénaturées » par des sagouins.

D’une part, quelque chose m’a choqué : malgré les interventions de Lionel Maurel qui essayait tant bien que mal de se faire entendre, les invités présents n’évoquaient le domaine public que comme une sorte de zone de non-droit où les oeuvres s’échouaient, après qu’on ait pu en extraire toute la substantifique moelle, comme une éponge que l’on serre dans sa main.

Pire, le domaine public était vu comme une sorte d’ennemi lointain dont le but unique était de spolier les auteurs en les privant de leurs droits, une sorte de vivier dans lequel des créateurs sans talent iraient puiser pour palier leur propre incompétence.

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Ce que j’ai entendu ce soir-là, c’est que les auteurs étaient des charognards qui n’attendaient qu’une chose : que l’oeuvre d’un confrère célèbre tombe dans le domaine public pour qu’ils puissent s’en emparer à leur compte et faire de l’argent avec, de la manière la plus éhontée qui soit.

J’avais envie de hurler dans mon poste que ce n’est pas parce que Tintin entrera dans le domaine public que j’aurai envie d’écrire une histoire dont le héros serait le Capitaine Haddock. En fait, c’est même plutôt le contraire. Les auteurs sont grands : ils ont leurs propres personnages et, quand ils reprennent ceux des autres, c’est le plus souvent pour s’en moquer gentiment ou pour leur rendre un hommage respectueux. Les auteurs n’ont aucun intérêt à dénaturer les oeuvres : d’une part, ils ont leur propre oeuvre à bâtir, et d’autre part, ils n’en ont pas le temps.

J’aurais aimé que l’émission parle un peu plus des formidables libertés que le domaine public et les licences Creative Commons permettent d’offrir à la création. Comment le numérique a changé la donne sur la question du partage, et la façon dont aujourd’hui, sans dépenser un centime, tout le monde peut télécharger gratuitement les classiques de la littérature pour s’élever. Vous remarquerez d’ailleurs que malgré leur « chute » dans le domaine public, peu de gens ont sali Baudelaire, raconté les aventures d’Arthur Gordon Pym dans l’espace ou d’Oliver Twist dans les bas-fonds du porno. Les auteurs ont peut-être autre chose à faire. On n’a pas évoqué le fait que la plupart du temps, il s’agit d’un partage à l’identique, respectueux de l’auteur et de la cohérence de son oeuvre. On n’a pas évoqué non plus que la plupart du temps, une adaptation fait revivre une oeuvre originale et braque un projecteur sur elle. Récemment, l’adaptation libre de Gatsby le Magnifique au cinéma a permis d’écouler des milliers de livres de Fitzgerald. Quelle que soit l’adaptation, on revient toujours à l’original.

J’évoquais l’autre soir le cas Sherlock Holmes. Je suis un fan de ce personnage, depuis tout petit. J’ai lu et relu quasiment tout ce que Conan Doyle a écrit à son sujet, et je suis un maniaque des séries dérivées. Pourtant, beaucoup de gens connaissent ce personnage, non ? Et je suis presque certain qu’une écrasante majorité n’a jamais lu les livres originaux. Pourtant, Sherlock Holmes existe dans la conscience collective. On se figure sa silhouette, son caractère, sa ténacité, au travers des adaptations nombreuses qui en ont été faites, de Benedict Cumberbatch à Robert Downey Jr. en passant par l’immense Jeremy Brett, Basil Rathbone, Rupert Everett, Peter Cushing, etc, mais aussi à travers les dessins animés de Miyazaki ou encore cette collection formidable de livres pour enfants « Sherlock Heml’Os mène l’enquête » ou le film de Disney Basil Détective privé. Toutes des adaptations, pas toujours fidèles. Mais si je fais la somme de toutes ces adaptations, elles donnent une image globale du personnage qui elle, étrangement, est assez fidèle au personnage original de Conan Doyle. Au final, c’est toujours l’original qui gagne. Et c’est tant mieux : car des générations de jeunes lecteurs ont ainsi pu découvrir Conan Doyle a posteriori.

Mais j’imagine que porter le débat sur des sujets aussi forts (pardon, « démagogiques ») n’était pas aisé. J’ai une pensée émue pour Alexandre Astier qui, après s’être bâti une carrière sur la reprise d’un mythe, celui d’Arthur en l’occurrence, s’est érigé en défenseur du droit d’auteur (même s’il a ensuite fait preuve d’un peu plus de nuances sur Twitter, le mal était fait à la télévision). Pour sa défense, il évoquait le fait qu’Arthur et ses chevaliers étaient un mythe, pas une création de l’esprit au sens strict du terme, avec auteur unique, etc. Un argument difficile à entendre, surtout après avoir évoqué le cas Lovecraft.

Chez Lovecraft, le partage et la liberté de création ont été déterminants : c’est grâce à cela que son travail a atteint la postérité et qu’il n’a pas été oublié dans les pages des revues dans lesquelles il publiait ses nouvelles. C’est aussi grâce à cela que, comme disait Houellebecq dans sa biographie du personnage, passant devant une église étrange ou une sculpture bizarre, je me surprends à penser : “Tiens… c’est assez lovecraftien”. Ou comment le mythe a réussi à s’insinuer dans la réalité, pour devenir une part de notre inconscient collectif.

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J’espère qu’un jour, le partage et le gratuit cesseront de résonner aux oreilles des gardiens du temple comme des synonymes de médiocrité ou de culture de bas-étage. L’argent n’est pas un gage de qualité.

Si Lovecraft l’a fait presque un siècle avant nous, sans ordinateur et surtout sans internet, pourquoi ne pourrions-nous pas le faire ?

Crédits photo (CC-BY, via Flickr) : Bandeau - Waldec ;  Plaque d’immatriculation - Will Hart ; Cthulhu sur un banc - IntangibleArts ; Vautour - Adrian Korte.