Ce n’est pas un secret : je suis en faveur de l’instauration d’un revenu de base, qui créerait davantage d’équité entre les individus et nous contraindrait à repenser complètement notre rapport au travail, et notamment l’aliénation qui en résulte.

Dans une période d’information à grande vitesse où on demande aux individus de s’adapter plus vite qu’ils ne le peuvent — souvent sans raison valable —, une époque où le fruit du travail est voué à l’engloutissement, à la destruction immédiate dans l’incompréhension générale, où la course à la performance est de mise et où notre boulot consiste principalement à nous faire jongler avec des flux d’information incessants, en proie à une hiérarchie aussi perdue que ceux qu’elle est censée aiguiller, le revenu de base serait une bouffée d’oxygène et, j’irais même plus loin, d’humanité : en détachant l’argent nécessaire à l’existence du travail (obligatoire) qui la produit, nous serions conduits à réfléchir notre éphémère passage sur Terre autrement.  Mais je n’en rajoute pas, d’autres l’expliquent beaucoup mieux que moi et ceux qui ont envie d’en savoir plus retrouveront toutes les informations ici. Faites-moi juste une faveur : lisez, renseignez-vous avant de taxer l’idée d’idéalisme puéril ou d’irréaliste.

Toujours est-il qu’en dehors des grands services que pourraient nous rendre le revenu de base, il en est un qui me tient tout particulièrement à coeur, puisqu’il touche à la littérature et à l’art en général. J’ai vécu les dix premières années de mon activité professionnelle dans le cocon du salariat. Ce fut une expérience aussi enrichissante que douloureuse, et qu’au final j’espère ne plus avoir à réitérer dans les conditions qui furent les miennes. Bien sûr, j’écrivais la nuit, pendant mes jours de congé et mes vacances, mais il faut bien dire que j’ai eu des passages à vide, épuisé et démoralisé que j’étais, et que je n’ai jamais autant et aussi bien écrit que depuis le Projet Bradbury. Chacun voit midi à sa porte et, pour ma part, je pense que le salariat est un tue-l’art de la même manière que porter des chaussettes au lit est un tue-l’amour. Travailler à sa seule subsistance décourage beaucoup d’artistes, qui finissent par laisser tomber l’idée de vivre de leurs créations et à s’enfermer dans le cercle vicieux du boulot qui, jusque là, n’était qu’alimentaire. J’aurais pu m’y enfermer moi-même, et ce n’est qu’à la faveur d’un déménagement à l’étranger que j’ai reçu le coup de pied aux fesses professionnel que je n’avais jamais osé m’infliger moi-même.

Apple-bobbing at Ditherington Hallowe'en party

Depuis, j’habite à Berlin, une ville exubérante et éminemment artistique de notoriété, mais qui de l’avis général est en train de décliner : trop de fête, trop de drogue et d’alcool, et surtout une scène artistique qui devient sage et, n’ayons pas peur des mots, plate. La raison possible ? Depuis quelques années, avec l’afflux d’immigrants attirés par les phares de la vie de bohème berlinoise, les loyers flambent. Le coût de la vie augmente, et si les restaurants et les bars sont encore abordables, on sent bien que la gentrification gagne du terrain, repoussant les artistes hors de la ville ou dans des quartiers moins bouillonnants. Happés par la hantise de devoir maintenir leur train de vie, même modeste, les artistes n’ont plus les moyens de prendre leur temps pour créer : ils doivent gagner de l’argent, ne serait-ce que pour survivre.

Le légendaire auteur britannique Martin Amis, à l’occasion d’un entretien accordé à Philosophie Magazine, revient entre autres sur la question épineuse des relations entre l’argent et la création :

Le personnage de John Self est une allégorie et je voulais en effet parler de la société de l’argent. L’avènement de cette société remonte, selon moi, à 1973, et à cette décision des principaux pays producteurs de faire monter les prix du pétrole. Après 1973, l’inflation est apparue, qui a eu pour conséquence la destruction de la critique littéraire de qualité. Je m’explique : jusqu’en 1973, il était assez facile d’adopter le mode de vie bohème. Vous pouviez vivre avec environ dix shillings par semaine, en dormant dans des mansardes ou sur le canapé de vos amis. Ce mode de vie a profité au développement des avant-gardes, des revues littéraires et des humanités. Quand il a été nécessaire de gagner dix fois plus d’argent pour se loger et se nourrir, la sphère, disons, de l’humanisme bohème, s’est désagrégée. En Grande-Bretagne, le gouvernement Thatcher, en mettant fin à l’État providence et en brisant les syndicats, a entériné l’avènement de cette société de l’argent.

On pourrait presque penser, à lire cet extrait, au Paris du XIXème siècle et à sa Bohème, où les pique-assiettes les plus talentueux pouvaient vivre d’amour et d’eau pas toujours fraîche (n’allons pas trop loin dans le cliché).  D’une manière générale, les périodes artistiques fécondes sont peut-être aussi des périodes où la société laisse le loisir aux artistes de créer sans (trop) se préoccuper des questions logistiques essentielles (l’art s’accommode mal du concept d’essentiel). Ainsi, la ville américaine de Detroit, ruinée après la crise, croule sous les maisons vides et propose aux artistes d’en réinvestir les murs pour une bouchée de pain. Detroit, prochaine capitale artistique mondiale ? Il n’est pas idiot de l’envisager. Les créateurs ne sont pas les fainéants que la société productiviste cherche à nous dépeindre : ils ont simplement besoin de temps pour rêver des idées neuves. Ce temps, nos sociétés ne le leur proposent plus.

Unlighted Business Sign Reminds Motorists to Conserve Gasoline During the Fuel Crisis 12/1973

En conséquence, n’est-il pas tentant de penser qu’avec l’instauration d’un revenu de base, libérant les artistes des contraintes de la seule subsistance, on assiste à une sorte de résurrection artistique, à un bouillonnement créatif jamais atteint jusqu’alors, à un foisonnement d’idées nouvelles et, pour résumer, à un nouvel âge d’or créatif ?

En laissant en effet le temps aux créateurs de prendre leur temps, de réfléchir, de concevoir, on pourrait bien donner naissance à un phénomène aux dimensions encore plus bénéfiques que celles qu’on pouvait imaginer jusqu’alors.