Comment écrire un roman en 3 jours ?

tumblr_static_holy-grail

Longtemps, j’ai cru qu’il existait des formules pour écrire une bonne histoire, tout ça sans doute à cause de mes cours de scénario quand j’étais étudiant et du monomythe de Joseph Campbell (est-ce un hasard s’il s’appelle comme une célèbre marque de soupe en boîte ?). J’ai pris du recul avec tout ça, mais bien que je n’applique presque jamais les règles d’écriture des autres, je reste fasciné par leur lecture : c’est comme s’il y avait une formule mathématique, non-soumise aux prosaïques règles du temps de l’espace des hommes, figée dans le monde des Idées de Platon, pour fabriquer un récit qui fonctionnera à tous les coups sur l’ensemble des lecteurs.

Dans la réalité, les choses sont un peu plus compliquées. Les recettes ne fonctionnent pas à tous les coups, et quand les conseils sont bons, ils sont parfois mal appliqués, compris de travers, pas maîtrisés. Je pense qu’il n’existe aucun Méthode pour rédiger une bonne histoire : en revanche, il existe une flopée de méthodeS dans lesquelles nous pouvons, en tant qu’auteurs, faire notre petit shopping. À travers cette exploration des trucs d’écriture de nos pairs, nous bâtissons notre propre structure, notre propre squelette, que nous assemblons patiemment au fil des années pour finalement obtenir un modèle qui fonctionne pour nous. De ce modèle, certains s’inspireront peut-être et donneront naissance à de nouveaux modèles. Il y a autant de modèles que d’auteurs.

tomato

Quand je suis tombé, grâce à l’ami David Bosman, sur cet article du site Ghostwoods.com, j’ai d’abord cru à une blague. Mais j’ai ensuite découvert qu’on y parlait de Michael Moorcock, un écrivain respectable et respecté pour avoir, entre autres, écrit le cycle d’Elric. Nous n’avions pas affaire à un débutant. Sa proposition est simple : écrire un roman en 3 jours. Ça semble dément, et ça l’est sans doute, mais les défis de ce genre m’ont toujours attiré, vous le savez sans doute si vous me lisez régulièrement. Après examen de la méthode, je pense que le projet est tout à fait réalisable par n’importe qui, pourvu qu’on arrive à se bloquer une semaine entière que l’on consacrera entièrement à l’ouvrage. Bien sûr, il s’agira d’un premier jet, et l’on ne s’épargnera pas les longues et fastidieuses semaines de correction qui suivent invariablement la rédaction de votre torchon. Stephen King disait qu’on ne devait pas passer plus de trois mois sur la rédaction d’un premier jet. Je suis assez d’accord avec lui. Il n’y a pas que l’écriture qui change : nous changeons perpétuellement. Notre esprit s’affine, se dégrossit, et ce que nous écrivons à un instant T ne ressemblera pas à ce que nous écrirons à T+1an ou davantage. Nous sommes une multitude de personnes qui se succèdent en file indienne tout au long de notre vie, et il s’agit de ne pas trop s’attarder car il y a du monde qui attend derrière. Alors 3 jours, pensez bien ! En revanche, Moorcock prévient tout de suite : c’est une méthode de rédaction d’histoire pulp, c’est-à-dire potentiellement stéréotypée, ambiance récit d’aventure, jeunesse, blockbuster, série policière, bref, il faut qu’il y ait de l’action et que ça aille vite et il y a peu de chances que vous obteniez le Goncourt avec ça, mais tant mieux ! Nous en discutions sur Twitter avec des confrères, et nous sommes tombés d’accord sur le fait qu’on ne fait pas assez de bonne “littérature divertissante” : ces termes ne devraient pas être opposés. J’adore la littérature de (mauvais) genre et je voudrais que tout le monde s’y colle.

Voici donc la manière dont, selon Michael Moorcock et l’auteur de l’article original Tim Dedopulos, on peut écrire le premier jet d’un roman formidable en trois jours. Attachez vos ceintures.

  • Tout d’abord, il est essentiel de tout préparer en amont. Même si vous allez effectivement écrire le truc en trois jours, vous allez avoir besoin d’un ou deux jours de préparation. Si tout n’est pas préparé, vous échouerez.
  • Calquez l’intrigue principale sur le Faucon Maltais (ou la Quête du Graal — le thème de la Quête, en gros). Dans le Faucon, pleins de gens courent après la même chose, l’oiseau noir. Dans la Mort d’Arthur, les personnages courent après le Graal. La même chose dans les westerns également, tout le monde court après la même chose, l’or de l’Eldorado, peu importe.
  • La formule repose sur l’idée d’un personnage ordinaire confronté à une force qui le dépasse : politique, business, armée de démons, etc… Le héros est faillible et ne veut pas être englouti par cette force. Il s’apprête toujours à en réchapper quand quelque chose le rattrape par le col et l’implique à nouveau à un niveau personnel.
  • Il faudra écrire une liste de choses que vous utiliserez.
  • Préparez un rebondissement à placer toutes les quatre pages.
  • Faites une liste d’images cohérentes. Par exemple, quand vous pensez à Stormbringer, vous viennent les mots : épées, boucliers, cornes, etc…
  • Préparez la structure complète, pas exactement une intrigue, mais une structure où les enjeux sont clairs. Connaissez les embûches narratives que vous allez devoir surmonter à chaque étape. Écrivez ces solutions à chaud, en suivant votre inspiration. il peut seulement s’agir de regarder dans la pièce, de détailler les objets autour de vous et de les transformer en quelque chose dont vous aurez besoin. Un miroir peut devenir un miroir qui absorbe l’âme de ceux qui s’y mirent.
  • Préparez une liste d’images purement fantastiques qui collent avec le genre d’histoires que vous écrivez. La Cité des Statues Hurlantes, ce genre de choses. Il s’agit juste d’écrire cette liste pour la ressortir en cas de besoin. Encore une fois, il faudra que ce soit cohérent avec l’univers, que les images résonnent entre elles.
  • L’imagerie vient avant l’action, car l’action n’est en réalité pas du tout importante : un objet qu’on désire obtenir, un temps limité pour le gagner. Cette intrigue se développe facilement une fois que vous avez la structure.
  • Le temps est l’élément-clef dans n’importe quelle histoire d’aventure et d’action. C’est la formule classique : Nous avons seulement six jours pour sauver le monde !” Tout de suite, vous avez encadré le lecteur avec une structure. Il reste six jours, puis cinq, puis quatre, et à la fin — du moins dans ce type de structure classique — il ne reste plus que vingt-six secondes pour sauver le monde ! Vont-ils y arriver à temps ?
  • La raison pour laquelle vous devez tout préparer en amont est que si vous butez sur quelque chose,  vous aurez sur le bureau quelque chose pour vous en tirer. Quand vous commencez, vous devez garder le rythme, ne pas vous laisser arrêter. Vous ne pouvez pas vous permettre d’être interrompu, même par vous-même. Débranchez le téléphone et internet, faites sortir tout le monde de la maison.
  • Commencez avec un mystère. À chaque fois que vous soulevez un peu du voile, il faut rajouter quelque chose pour le complexifier. Ce genre de stratagème fonctionnera très bien pour les histoires de détectives. “Mon dieu, alors c’est pour ça que Jenkins, le majordome de Lady Carruthers, regardait par le trou de la serrure ce soir-là ! Mais où se trouvait donc la femme du majordome ? »
  • Dans vos listes, votre imagerie, etc, il y aura des mystères que vous n’avez pas vous-même élucidés. Vous créez du mystère, peu importe sa nature, il ne s’agit pas forcément de la grande révélation que vous dévoilerez à la fin du livre, mais juste de quelque chose que vous posez sur le papier en vous disant “J’en aurai peut-être besoin plus tard”. Vous ne pouvez pas ennuyer le lecteur avec d’énormes pavés pour exposer des choses dont vous n’avez aucune idée vous-même.
  • Divisez vos 60.000 mots en quatre sections, 15.000 chacune. Divisez chaque section en six chapitres. Vous pouvez adapter selon vos besoins, mais vous aurez besoin de plus de temps et d’énergie pour un livre plus long. Limitez les chapitres à 2500 mots maximum. Dans la première section, le héros dira “Je ne peux pas sauver le monde en six jours, sauf si… [j’obtiens le premier objet magique, j’atteins cet endroit mystique, je trouve le bon partenaire, peu importe].” Cela vous donne un premier but, une temporalité aussi, ainsi qu’une urgence prépondérante. Avec chaque section divisée en six chapitres, chaque chapitre doit contenir quelque chose qui fait avancer l’action et contribue à se rapprocher de ce but fixé.
  • Très souvent, les chapitres sont structurés de cette façon : attaque des bandits, le héros vainc les bandits. En calquant la structure du chapitre sur celle du livre entier, tout semble cohérent. Plus vous jouerez avec les incohérences, le chaos, en d’autres termes avec le temps, plus vous aurez besoin d’étayer votre histoire avec une structure simple et des formules basiques qui confèreront à l’ensemble sa cohérence. Sinon, tout part à vau-l’eau.
  • Il n’existe aucune rencontre dont on ne tire pas une information. Elric se bat et tue quelqu’un ; tandis qu’il agonise, il lui dit qui a kidnappé sa femme. C’est une question d’économie. Tout doit remplir une fonction narrative.
  • Utilisez le modèle d’intrigue de Lester Dent (l’auteur de Doc Savage). Rien ne doit être révélé de quelque chose qui n’aurait pas été présenté au préalable. On ne doit pas démasquer le meurtrier si l’on n’a jamais rencontré le personnage auparavant. Tous vos personnages principaux doivent apparaître dans la première partie. Tous vos thèmes principaux doivent être posés dans la première partie, développés dans la seconde et résolus dans la dernière.
  • Il y a toujours un sidekick (un compagnon d’aventure) pour donner les réponses que le héros ne peut pas dire, pour être effrayé à sa place, pour ajouter une touche plus gaie, pour compenser les monologues morbides du personnage principal, etc. Le héros est là pour apporter la dynamique narrative et peut parfois agir en dépit du bon sens. N’importe lequel d’entre nous dirait : “Quoi, des dragons, des démons ? Tu te fous de ma gueule ?” Le héros doit être poussé, et quand les gens sont poussés, ils perdent tout bon sens. Vous n’avez pas envie que le lecteur formule des objections sur le bon sens du héros, vous voulez les embarquer dans la course, donc vous devez avoir quelqu’un dans les parages qui agira comme une sorte de choeur antique (en somme, qui réagira comme le lecteur ou le public serait censé le faire en pareille situation).
  • Quand vous avez un doute, reportez-vous votre attention sur un personnage secondaire. Quand vous faites face à une impasse et que le personnage principal n’a plus nulle part où aller, déplacez l’action vers le point de vue d’un personnage secondaire. Cela vous permettra de garder le rythme de l’action et vous donnera le temps de pondre quelque chose.

Et voilà ! Il y a sans doute à boire et à manger dans cette méthode, mais j’y ai trouvé plusieurs bons conseils que j’appliquerai sans doute dans des projets futurs, notamment si je décide d’écrire des romans-éclair comme j’en ai l’intention. Je n’ai pas traduit la suite de l’article qui parlait du modèle d’intrigue de Lester Dent, peut-être le ferai-je à l’occasion, mais en attendant, vous pouvez aller y jeter un oeil dans l’article original. Autant j’ai trouvé les conseils de Moorcock intéressants, autant ceux de Dent m’ont laissé dubitatif, voire carrément sceptique.

Alors, vous y avez trouvé votre compte ?

Image de couverture : Monty Python and the Holy Grail (EMI Films ©)

Vous aimez Page 42 et vous voudriez me donner un coup de main ? Pas de problème, Tipeee est là : à partir de 1€/mois, vous pouvez devenir mon/ma mécène attitré.e et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à lire mes textes en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose. C’est pas chouette, ça ?

8 pensées sur “Comment écrire un roman en 3 jours ?”

  1. Cette méthode est très « américaine », très directive. Elle me rappelle je ne sais plus quelle méthode qui expliquait comment écrire un roman facilement. C’était pareil, avec des indications extrêmement précises sur le déroulé de l’histoire, le placement des twists, la composition, le type et le nombre de personnages, obligatoirement un roman d’action, rien sur les romans d’introspection ou d’étude (mais les auteurs qui rédigent ces méthodes font rarement dans ce type de fiction). Ce qui au final fait un roman (stéréo)typé pour l’édition américaine.

    Écrire un roman en 3 jours, c’est même un concours : le « 3 days novel contest » http://www.3daynovel.com/ ça demande juste une bonne préparation et une certaine facilité d’écriture, donc une bonne expérience dans l’écriture et surtout l’écriture sous contrainte. Inutile de penser à cela si l’on n’est déjà pas capable d’écrire un roman en un mois (expérience du type NaNoWriMo) ou que l’on n’a aucune rigueur (ou que l’on a une connexion internet :P)

    Écrire en 3 jours, sans avoir rien préparer, c’est possible aussi : pour un peu qu’on connaisse bien l’univers/genre dans lequel on écrit, qu’on ne cherche pas à se concentrer trop sur la cohérence et avoir un peu de pratique. Il faut aussi, si on le fait sans préparation, avoir un bon esprit synthétique, le genre qui vous fait toujours retomber sur vos pattes, même inconsciemment (surtout inconsciemment).
    Ok, peut-être pas 60000 mots sans aucune préparation (20000 mots par jour, c’est énorme, je monte rarement à plus de 10000, mon record étant à 15000 et on ne peut pas dire que ce jour-là, j’ai écrit quelque chose d’inoubliable…)

    Mais j’ai écrit plusieurs grosses novellas en seulement 3 jours (préparation zéro, mais beaucoup d’aide sur Twitter dès que je bloquais). Il ne faut pas s’attendre à autre chose que du divertissement, parce que pour écrire si vite, il faut s’amuser et donc, le message profond, le style, en pâtissent forcément. Mais ça reste une expérience réellement intéressante et c’est très motivant pour continuer à écrire.

  2. Ha ha ha  ! J’ai écrit Judaïc Park (mon prochain roman à paraître en décembre) en trois jours… Ensuite, il m’a fallu plus d’un an de travail pour en faire le roman qui va sortir. Je crois beaucoup à l’énergie contenue dans l’écriture. Et pour faire passer cette énergie, il faut effectivement écrire sur un temps court et mettre toute son attention, toute sa vitalité. Merci pour les liens. Je vais essayer la technique/méthode proposée. On apprend toujours quelque chose à essayer la méthode des autres. Merci pour le partage. Bonne écriture.

  3. Et pourquoi pas ? Je ne vais pas conserver tous ce qui est dit, mais j’avoue que deux ou trois points m’ont titillé. A tester, pour finir mon roman en cours… et écrire les deux en attente. Je suis justement en congés, la semaine prochaine.

    Biz, nanet

  4. Personnellement, je pense que c’est probablement possible pour un auteur qui à déjà plusieurs livres à son actif. La méthode, la structure sont indispensable pour une cohésion qui mette le lecteur « en terrain connu ». Le premier jet restera toujours un premier jet. A écrire en vitesse, pour dégager ce qui nous a inspiré le roman, et à travailler, peaufiner, affiner, affuter ensuite, pendant des jours, des semaines. Je ne crois pas qu’un auteur puisse se dégager totalement des « recettes » tant qu’il ne les a pas utilisé suffisamment pour les maitriser parfaitement. C’est comme en cuisine : les chefs apprennent d’abord à faire les basiques, avant de créer leurs propres plats. Mais on dirait que dans l’écriture, tout le monde est persuadé qu’il est un chef de naissance, et qu’il peut se passer de la moindre initiation pour pondre son chef d’œuvre…

  5. Je trouve cela pas mal à condition que l’on prenne ces conseils pour ce qu’ils sont : non des recettes à appliquer pour écrire à coup sûr une oeuvre littéraire, mais des exercices qui permettent de s’entraîner, comme un musicien fait ses gammes…
    Dans ce qui est décrit, la partie la plus difficile n’est pas l’écriture en trois jours mais le temps de la préparation. L’imagerie, l’univers créé, sont très importants. Pour le travailler, il y a aussi le livre plus subtil dans ses propositions, car s’attachant à faire surgir l’imaginaire via la poésie, d’Hubert Haddad, « Le magasin d’écriture ». Il propose beaucoup d’exercices d’invention.

  6. J’aimerais savoir si tu fais une traduction littérale des textes que tu lis ou pas… Parce que je trouve que tu conserves beaucoup ton propre style…

  7. Non, ce sont des traductions « libres », réalisées assez rapidement et centrées sur le contenu plutôt que sur le style original, c’est vrai. Du coup, j’imagine qu’on m’entend facilement derrière.

Les commentaires sont fermés.