Cher Jean-Marie Cavada,

Ce n’est pas par hasard si je me permets de vous écrire. D’abord, parce que vous êtes député européen. De fait, votre groupe parlementaire est le troisième en terme d’effectif dans l’hémicycle selon mes sources ; autant dire que votre avis compte. Ensuite vous êtes un citoyen français, et à ce titre vous me représentez auprès des instances européennes. Enfin, et c’est sans doute la raison la plus importante, vous intervenez activement, en qualité que rapporteur fictif, dans la commission chargée d’évaluer la pertinence d’une réforme du droit d’auteur. Nous avons beaucoup entendu parler de cette réforme, surtout depuis la parution des suggestions de la députée allemande Julia Reda. Vous ne vous en cachez pas : vous êtes farouchement opposé à ses conclusions et entendez bien vous battre pour qu’elles n’aillent pas plus loin. Vous êtes ce que l’on appelle un homme de conviction, ce qui tombe plutôt bien puisque j’en suis un également, même si nous ne partageons sans doute pas les mêmes aspirations. Balle au centre, donc.

Je suis auteur — un point sur lequel nous pouvons nous retrouver — et, comme beaucoup d’autres corporations aujourd’hui, je me pose des questions et j’éprouve quelques craintes. Mon activité professionnelle m’oblige à une certaine curiosité et je ne suis pas sectaire de nature. Je prête donc une oreille attentive aux propositions qui émergent ici et là visant à garantir la pérennité de mon activité. On peut dire qu’elles foisonnent, d’autant plus quand la commission européenne les sollicite. Dans ce contexte s’est déroulé une consultation à laquelle des milliers de citoyens européens, qu’ils soient industriels de la culture, artistes ou public, ont répondu. Les conclusions de cette consultation ont été compilées, passées à la moulinette de la commission, avant que la rédaction d’un rapport ne soit confié à la députée européenne Julia Reda, membre du Parti pirate allemand.

Contrairement à nombre de mes confrères, je n’ai pas d’a priori négatif au sujet du Parti pirate, pas plus que je n’ai d’a priori positif d’ailleurs. Le seul reproche que je pourrais leur adresser en préambule à toute réflexion serait de ne pas avoir songé à prendre un nom moins clivant — j’ai le sentiment qu’il y a dans ce nom moins une volonté de pirater que de partir à l’abordage d’un navire en perdition. Que ce rapport ait été confié à la seule députée du Parti pirate m’a étonné, et puis je me suis dit — mais vous me détromperez sûrement — que si l’on avait voulu discréditer les conclusions d’un rapport possiblement nuisible à une industrie, on n’aurait pas su faire un meilleur choix. Une manière de tuer le poussin — ou sa crédibilité — dans l’œuf en somme.

Ce rapport me semble pourtant aller dans le bon sens. Oui, cher Jean-Marie Cavada, je dois vous surprendre : quel genre d’auteur suis-je pour soutenir de telles propositions ?

Envisageons plusieurs hypothèses. D’abord, je pourrais être frappé de démence ou pire, d’idiotie, une explication que j’entends parfois : si je pense ce que je pense, c’est que je n’ai rien compris ou que j’ai compris de travers. Seconde hypothèse, je serais un auteur qui, dévasté par son insuccès, souhaiterait la mort d’une profession qui n’a pas assouvi ses rêves de gloire. Enfin, je pourrais simplement être masochiste. D’une manière générale, lorsque j’exprime ce genre de pensées sur mon blog, en société et/ou auprès de mes confrères, on me répond d’abord : « si c’était ton métier, tu comprendrais ».

Sauf que c’est mon métier. J’écris depuis plus de dix ans, et de façon plus professionnelle depuis deux ans. Pour ce que cela vaut, j’ai également été libraire pendant de nombreuses années avant de fonder une maison d’édition purement numérique (les anglophones disent pure player), une des premières du genre d’ailleurs dans l’espace francophone. Je pense pouvoir dire que je connais le domaine du livre comme celui du numérique, ce qui inclue leurs enjeux, leurs défis, les obstacles qu’ils auront à affronter, mais aussi leurs aspirations communes. Et même si parfois certains collègues taquins mettent tous les créateurs dans le même panier et leur prêtent une pensée uniforme, il existe des courants alternatifs dont je me targue de faire partie. Le pire étant que je ne suis pas le seul.

C’est donc parce que j’estime qu’il est de mon devoir de m’informer, mais aussi de militer pour ce que j’estime être les bons choix — vous ne m’en voudrez pas d’avoir des convictions — que je suis avec passion les débats soulevés par le rapport Reda. La levée de boucliers était attendue : Mme Reda étant membre du Parti pirate, même si elle avait proposé de ne rien modifier, on aurait tout de même crié au scandale.  Les réactions ont pourtant trouvé le moyen de m’étonner. Je vous invite, si ce n’est déjà fait, à consulter ce compte-rendu sur le site de Julia Reda : comment un rapport peut-il susciter un tel rejet d’un côté et être tant applaudi de l’autre côté ? On ne peut pas parler d’Apocalypse ici et de mollesse là-bas. Cette dichotomie, pour ne pas parler de contradiction, me dépasse.

Les avis des uns et des autres m’intéressent pour me forger ma propre opinion. J’ai donc visionné avec intérêt la vidéo des débats préliminaires. Vous apparaissez à la 11ème minute. Vous me pardonnerez certaines imprécisions. La qualité sonore de la vidéo étant ce qu’elle est, votre voix ayant été coupée au profit de la version anglaise et n’ayant pu mettre la main sur aucune retranscription, j’ai fait de mon mieux pour ne pas déformer votre propos. Traduire c’est trahir, dit-on.

« Nous ne devons pas commettre l’erreur historique et dévastatrice de penser que la modernisation de l’accès aux œuvres culturelles doit anéantir l’idée de bâtir une économie de la culture. Je voudrais insister sur le fait que nous nous trouvons à un tournant historique. Il n’y a pas de culture sans économie de la culture. Bien sûr, il s’en trouvera toujours certains pour s’amuser, trouver une idée et grappiller une petite part du marché… Mais en prenant cette direction, nous ouvririons grandes les portes à une culture hégémonique de langue anglaise — du moins américaine, puisque je considère les anglais comme faisant partie intégrante de la culture européenne. Nous parlons d’accès « libre », mais existe-t-il un accès libre chez le marchand de fruits et légumes ? Est-ce que certains parmi vous emportent leurs pommes sans les payer ? Non. Un grand danger menace au sein même de la commission européenne, et il doit être combattu à tout prix. Nous voulons des cultures européennes — chaque pays possède sa propre culture —, un contexte économique harmonisé dans la mesure du possible et un accès facilité. Mais il y a là une menace majeure, et je ne veux pas qu’elle soit sous-estimée. Je vois, les années passant, cette idéologie grignoter du terrain : « Tout devrait être gratuit ». Est-ce que tout doit être gratuit ? Non. Les gens qui prétendent cela achètent leurs ordinateurs, ils ne sortent pas du magasin sans les payer. Il s’agit d’un problème politique de la plus haute importance, de fait si politique qu’il pèsera sur nos démocraties, sur la manière dont nos démocraties fonctionnent. Nous devons envisager la culture à l’intérieur d’un système politique. Nous avons cette notion du vivre-ensemble, et des lois basées sur nos racines culturelles, et nous devons absolument défendre cela. De l’autre côté de la porte, les gens nous regardent. Il y a dès lors deux options en Europe. D’un côté, imposer à nos contenus la volonté des  »tuyaux ». Je suis contre cela et je ne suis pas le seul : nous aurons une large majorité en plénière sur ce point. La deuxième option est d’envisager que, comme je l’ai déjà dit ailleurs, notre situation est comparable à celle d’un pays possédant du pétrole entre de deux guerres mondiales : ce n’est pas nous, mais ceux qui exploitent les tuyaux qui deviennent riches. Nous possédons les contenus, et je refuse une négociation permanente avec ces tuyaux : je veux juste une harmonisation fiscale dans tous les pays européens pour que le marché aide la culture et que les taxes soient payées comme elles devraient l’être aujourd’hui. »

Vous dites beaucoup de choses dans cette intervention, certaines intéressantes et d’autres que j’estime mâtinées d’idées reçues et de clichés. Internet est la première victime de ces clichés : nid à pirates, berceau de l’inculture, repère de trafiquants, formateur de jihadistes, j’en passe. Pourtant je lisais il y a peu dans un excellent livre la citation suivante :

« Souvent, le plus difficile n’est pas d’apprendre de nouvelles choses, mais de désapprendre celles, erronées, qui ruminent déjà en nous. »

Il me semble que vous vous permettez certains raccourcis. Nous commettons tous des approximations, c’est humain, mais le sujet est si dramatiquement important pour le devenir de nos sociétés politiques et artistiques, et pour le projet de société que nous souhaitons proposer à nos enfants, que nous ne pouvons pas nous permettre de penser sans rigueur. Nous avons terriblement besoin de précision, de ne pas réfléchir à l’affect et de prendre les choses pour ce qu’elles sont, de façon objective. C’est capital.

Je suis d’accord avec vous sur certains points, à commencer par l’hégémonie de la culture américaine qui tend à devenir une mythologie mondiale. L’idée ne m’enchante pas et je déplore ces successions de blockbusters sans âme et vides de sens, certainement moins artistiques que marketing. Je suis convaincu, sans doute comme vous, que nous ne devons pas renoncer à nos spécificités artistiques au profit d’une culture globale aseptisée. L’industrie du divertissement agit en filtre sélectif sur la capacité d’attention du public : à grands coups de campagnes de publicité, elle favorise les œuvres avec lesquelles elle fait le plus de bénéfices et plonge les autres, celles des indépendants, dans l’ombre. Internet est une des solutions les plus efficaces pour contourner ce filtre, et ce n’est pas pour rien que le réseau est devenu le berceau le plus fécond de la création contemporaine. En tant qu’éditeur numérique indépendant, j’ai besoin de cette harmonisation dont vous parlez. Je n’aime pas l’idée que des barrières invisibles viennent se substituer aux frontières là où internet nous permet justement de nous en passer. Mais il faut que tout le monde joue le jeu, à commencer par les acteurs américains tels qu’Amazon qui, grâce à leur implantation dans des pays plus « coulants » (restons polis) question fiscalité ne combattent pas à armes égales avec nous.

Je voudrais cependant me pencher un instant sur le cas Amazon, et ce afin d’analyser les raisons d’un succès dont nous pourrions peut-être nous inspirer afin de proposer une alternative. Know your ennemy.

Selon moi, Amazon n’a fait que profiter de failles préexistantes, à l’instar de nombreuses autres entreprises tout aussi connues, quelquefois européennes et même françaises, qui opèrent de la même manière. Je ne pense pas qu’Amazon soit cet ennemi diabolique que certains voudraient greffer à nos colères et nos craintes : c’est simplement un prédateur particulièrement bien adapté à son environnement. J’ai toujours eu du mal avec le concept de bouc-émissaire,  qui vise à désigner un ennemi pour unifier le front. Ici, il me paraît clair qu’on cherche à étouffer la colère de la « matière première » : les auteurs.

Amazon a compris avant tout le monde que quand les coûts de fabrication et de distribution numérique dégringolent, le pouvoir réside dans les mains des créateurs et non plus des intermédiaires. Amazon propose ainsi aux écrivains des marges beaucoup plus conséquentes, qui peuvent s’élever à 70% du prix net de l’ouvrage. À désigner ainsi l’ennemi en agitant le fanal de la mort de la culture française, de l’exception culturelle et des librairies indépendantes, les industries culturelles visent à dissimuler leur propre échec : celui de n’avoir pas su voir plus tôt toute l’étendue du désespoir des créateurs. Ce désespoir n’a pas attendu Amazon pour exister : ne le balayons pas d’un revers de la main au profit d’une lutte manichéenne qui verse parfois dans le storytelling politique. Le débat nécessite de la rigueur, mais aussi un peu d’objectivité : on ne fait pas de bonne politique en utilisant les sentiments de peur, d’incompréhension ou de haine… Ces émotions sont à manipuler avec prudence et se retournent parfois contre ceux qui les emploient.

Internet fait cela au quotidien : donner leur chance à de petits malins qui ont une idée et veulent remporter des parts de marché, et puis à des gros malins qui possèdent plus d’argent. Par certains aspects, le web offre un rapport de hiérarchisation horizontal, même si la montée en puissance des plateformes tend à modifier cet état naturel de pair à pair et concentre les pouvoirs. Je ne suis pas optimiste : la politique a prouvé ces dernières années qu’elle ne pouvait pas grand-chose contre les multinationales, comme l’a démontré cette grotesque histoire de gratuité des frais de ports pour les livres achetés sur Amazon (que la Fnac proposait elle aussi). Qu’a fait Amazon ? Proposer des frais de livraison à 0,01€. On ne peut pas grand-chose contre des gens malins, d’autant plus quand ils ont beaucoup d’argent et un sens de l’ironie assez cocasse.

Je ne crois pas donc pas beaucoup aux grandes régulations visant à forcer Amazon, Google, Apple et les autres à payer leurs taxes en France. Je l’espère bien sûr, mais je n’y crois pas beaucoup. Quelques syndicats d’auteurs et les représentants des industries culturelles pensent pourtant qu’il s’agit là d’une priorité. Pourquoi pas. Mais j’ai peur qu’à tenter d’attraper le vent avec un filet à papillons, nous nous essoufflions. Nous perdrions peut-être aussi l’énergie de nous attaquer aux vrais problèmes. Il y a pourtant une réalité aujourd’hui, qui touche directement au droit d’auteur d’un côté et au projet de société que nous pourrions construire ensemble de l’autre : les citoyens européens, non contents d’être déjà surveillés dans leurs moindres mouvements virtuels (on peut au passage remercier Edward Snowden), se sentent de plus en plus criminalisés dans leurs usages. J’ai un défaut : je crois en l’initiative populaire. Je crois dans les actions individuelles qui, par effet de contagion, gagnent une population entière, comme pour les AMAP ou les licences libres. Je crois même en des sentiments humains désintéressés.

Internet est en train de donner un nouveau souffle à une culture étranglée par les industries du copyright, une nouvelle manière de concevoir la création artistique. Tout le monde s’en empare. C’est un mouvement global. Mais en érigeant des barrières face à ce mouvement, et au profit de quelques industries au poids écrasant, nous risquons de passer à côté de ce tournant historique dont vous parliez.

Vous parlez d’accès libre comme certains pestent contre le mauvais temps. Je comprends votre opinion, puisque dans votre bouche l’expression accès libre prend le sens de buffet à volonté, comme le souligne votre métaphore du maraîcher. Mais on ne peut pas parler d’un livre ou d’un opéra comme d’un paquet de biscuits acheté au supermarché. Une œuvre culturelle n’est pas un produit comme un autre, ou plutôt elle ne devrait pas l’être. La dématérialisation n’arrange rien à la confusion, puisqu’elle nous oblige à plaquer des concepts physiques (la copie matérielle comme le disque, le livre papier, le DVD, etc.) à des objets dématérialisés, qui ne se créent qu’au moment où l’acheteur en fait l’acquisition (le fichier téléchargé n’existait pas avant l’achat). Le concept peut paraître nébuleux, mais c’est une nuance capitale. Une copie ne coûte rien ou presque aujourd’hui. Mais je suis d’accord, ce n’est pas parce que cela ne coûte rien qu’il faut ouvrir les vannes. La culture a besoin de fonds pour subsister. Examinons-la un peu plus en détail.

La culture telle que la conçoit la plus grande partie de l’industrie du copyright n’est pas nécessairement celle qui me parle le plus, ni même celle qui répond à mes critères pour déterminer si oui ou non une œuvre de création originale mérite son statut. Nous en avons parlé plus tôt : films à licence (Spiderman 1, 2, 3, le retour de Spiderman, Spiderman avec un autre acteur, Spiderman dans les espace, etc), albums fades élaborés en priorité avec les services marketing des maisons de disques pour plaire au plus grand nombre, livres édulcorés, j’en passe. Ces œuvres, compte tenu de leur nature hautement répétitives (copies de copies de copies de…) doivent-elles figurer au rang des œuvres originales ? Rien n’est moins sûr. Hollywood nous prouve chaque mercredi qu’on peut remplir les salles avec le même film décliné à l’infini. Peut-on réellement dans ce cas parler de création ? De la même manière, dans le secteur de la musique par exemple, de nombreux témoignages pointent le fait que les labels n’influencent pas beaucoup à la qualité artistique d’un album : tout au plus sont-ils capables, si leur produit est suffisamment bien calibré, de lui trouver un public. Ne parlons pas du livre : les libraires croulent littéralement sous les titres abscons et vides de sens, qui occupent l’espace jusqu’à la saturer. Réponse des éditeurs : « sans ces best-sellers, nous ne pourrions pas éditer des livres plus intéressants, moins grand-public ». Le problème étant qu’avec ces best-sellers, on ne peut pas non plus vendre ces ouvrages présentés comme plus littéraires : ils n’ont ni le temps de s’imposer, ni la place d’être présentés. Ces industries subsistent le plus souvent grâce à des subventions, des manipulations fiscales ou des placements de produits, mais aussi grâce au système de copyright tel qu’il existe aujourd’hui.

Ce que nous finançons — et quand je dis nous, je parle des citoyens — à travers l’élargissement du copyright ou simplement le maintien du statu quo,  c’est avant tout l’expansion de multinationales dont le but unique et avoué est d’uniformiser la culture, au risque que nous puissions croire qu’ils en seraient les uniques pourvoyeurs. Dans son ouvrage How to fix copyright ?, William Patry pose la question suivante : ces compagnies contribuent-elles davantage à la création ou à l’économie ? Voici mon avis : la création, et donc la prétendue sauvegarde de cette création en usant des leviers du copyright fermé tel qu’il existe aujourd’hui, n’est qu’un alibi. C’est l’arbre qui cache la forêt. Plus de copyright, ou un droit d’auteur en l’état, c’est moins de pouvoir dans les mains des citoyens et plus de pouvoir dans les mains des industries qui modèlent cette culture à leur image : éphémère, vide et vaine. Si nous voulons une culture diversifiée, nous avons besoin de fonds pour financer les artistes et les œuvres, pas de protection supplémentaire contre le piratage. Oui, il faut aider les artistes en priorité, pas  les compagnies qui réduisent les marges des créateurs là où elles peuvent, par exemple sur les revenus du streaming ou les avances sur recette, et qui surtout agissent sans prendre en considération la formidable opportunité pour l’humanité qu’offre internet et les nouveaux modes de diffusion de la culture et du savoir. Des solutions existent pour aider ces artistes, et j’aimerais que la commission s’en empare plutôt que de toujours prendre le parti des plus forts.

Je ne veux pas être manichéen. Il existe encore de nombreux éditeurs courageux, quelquefois dans des groupes d’édition mondiaux, d’autres fois dans des structures indépendantes, qui continuent de croire en leur métier et dans leur statut de passeur. Ces gens sont animés, comme moi, par ce que l’on appelle trivialement l’amour de l’art et de la culture. Mais ne nous trompons pas : ce ne sont pas eux qui bénéficient des retombées économiques de l’industrie telle qu’elle existe aujourd’hui. Aujourd’hui, la plupart des grandes œuvres de cinéma, de la musique ou de la littérature du XXe siècle ne pourraient pas être publiées : trop polémique, pas assez commercial ou édulcoré…  Nous devons prendre cette menace en considération. Nos plus grands cinéastes peinent à trouver des fonds, et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Le droit d’auteur ne les a pas sauvés. D’ailleurs, il arrive régulièrement que l’on confonde les droits d’auteur (l’argent gagné par les artistes) avec les droits des auteurs (droit moral et patrimonial), ce qui porte parfois à confusion. Quand on annonce que l’on veut réformer le droit d’auteur, la plupart des industriels et des artistes craignent que l’on s’attaque à leurs revenus, ce qui n’est bien entendu pas le cas. Je pense pouvoir avancer sans me tromper que la quasi-totalité de ceux qui défendent aujourd’hui une refonte du droit d’auteur le font, entre autres raisons, pour permettre aux artistes de mieux gagner leur vie dans un contexte difficile. Parce que nous aimons les artistes et que nous voulons les voir mieux vivre. Le partage non-marchand est un bon exemple de la confusion qui règne. Comme le disait Cory Doctorow dans son dernier ouvrage Information doesn’t want to be free : « dans une économie de l’attention, la célébrité ne vous fera pas forcément gagner de l’argent, mais sans elle, vous êtes certain de ne pas en gagner ». Encore une fois, tout est question d’échelle.

Vous avez raison, les gens payent les ordinateurs avec lesquels ils visionnent des vidéos — gratuites, elles. De la même manière, ils payent le téléviseur avec lequel ils regardent gratuitement des programmes financés par la publicité, une redevance, parfois les deux. Mais à la différence de la télévision, internet permet à ses utilisateurs de ne plus seulement être le receveur passif, mais l’acteur, le créateur de contenu. Tout devient participatif. Des exemples similaires existent dans la musique ou la littérature. Prenons l’exemple de ces vidéos visionnées gratuitement sur Youtube, fabriquées par des gens comme vous et moi qui pensent qu’internet est une chance de partager les choses qui leur tiennent à cœur. La plupart de ces créateurs ne cherche pas à en tirer de bénéfices financiers — oui, internet a définitivement réussi à remettre au goût du jour l’expression « pour l’amour de l’art ». Mais parfois, certains internautes postent des critiques de cinéma en y incluant parfois des extraits de films. On ne peut pas vraiment accuser ces gens de menacer l’économie du cinéma. Pourtant, certains aspects du droit d’auteur et du copyright les empêchent de créer ces vidéos. Prenons également le cas des exceptions éducatives. Je sais pour l’avoir observé ces dix dernières années qu’un enfant qu’on veut transformer en lecteur doit être un enfant à qui on donne le goût de lire, pas un enfant que l’on force à lire. Il faut s’y prendre tôt. Les exceptions au droit d’auteur dans le milieu éducatif — formel ou informel — ne me choquent pas. En tant qu’ancien libraire, je pense que l’industrie devrait même s’en réjouir. Parce qu’en autorisant ces exceptions, elle forme ses futurs clients. Tant de choses tombent sous le sens, mais ce sont aussi tant de choses qui ne sont pas encore possibles en l’état.

Vous allez me dire « dura lex sed lex ». Certes. Mais ce n’est pas parce qu’une loi est une loi qu’elle n’est pas inadaptée au contexte. Les règles qui régissent le droit d’auteur aujourd’hui ont été rédigées dans les années 50, soit avant l’irruption d’internet, dans un monde où il était difficile de fabriquer des copies, de partager une œuvre ou de la modifier. Pour reprendre l’exemple de William Patry, les marchands de fouet ont sans doute eu beau protester contre la disparition des voitures à chevaux, l’Histoire a poursuivi sa route en Ford T.

Internet fait de nous tout à la fois des créateurs et des « consommateurs » de création, des destinataires. Nous créons et recevons en permanence, tweets, messages Facebook, photomontages de vacances, quelquefois des articles de blog, billets d’humeur… Cette création englobe jusqu’aux productions industrielles. Même si nous créons tous, nous ne demandons pas tous à vivre de nos créations. Beaucoup d’entre nous proposent ces choses gratuitement, quelquefois même les proposent à la fois gratuitement ET à l’achat : il n’est pas incompatible d’offrir une vidéo et de demander à ceux à qui l’ont aimée de contribuer au financement de la prochaine. Nous vivons une formidable ère de changement dont il ne faut pas avoir peur, parce qu’il ne s’agit pas d’un État ou d’une armée qui prend le pouvoir, mais du peuple qui se l’arroge. On ne peut rien contre les aspirations profondes d’un peuple uni, même si cela doit se faire aux dépens de certains pans d’une industrie artistiquement malade.

Ce monde qui change, je refuse de me laisser effrayer par lui. Je ne veux pas avoir peur du changement, ou même seulement d’un paradigme. Je suis heureux d’être né à cette époque : on ne vit des bouleversements de ce type que quelques fois par millénaire. Le dernier du genre remonte sans doute à Johannes Gutenberg. Certes, il m’arrive de penser que j’aurais préféré être Flaubert, vivant d’une petite rente dans un contexte confortable, appréciant les lettres comme un art de gentleman, dans un environnement où peu de gens écrivaient de toute façon, ce qui aurait fait de moi quelqu’un de spécial. Aujourd’hui, tout le monde écrit. Plus personne n’est spécial. Il faut s’en réjouir, parce que ceux qui font de la musique, des films et des livres sont aussi ceux qui écoutent, qui visionnent et qui lisent. Quelle époque a davantage lu que la nôtre, quelle époque a davantage eu accès au savoir universel que la nôtre ? Même du temps de la bibliothèque d’Alexandrie, le savoir était compilé en un seul et même endroit : c’est ce qui a entraîné sa perte. Aujourd’hui, il est accessible partout. Nous vivons une époque riche non pas de pétrole, mais d’opportunités.

Vous présentiez il y a quelques années une émission qui s’intitulait La marche du siècle. La marche du siècle a lieu maintenant. Nous marchons ensemble vers un projet de société. Ce projet est effrayant car il met à mal des intérêts, des privilèges, des schémas, des business models. Mais pour la première fois depuis des siècles, nous entrevoyons au loin les contours d’une société de paix et de partage. Ces changements, nous pouvons nous-mêmes les mettre en œuvre, nous, le peuple des mi-créateurs mi-public, sans passer par la case politique, en contournant certaines règles absurdes et en utilisant par exemple des licences libres autorisant les autres à s’emparer de nos œuvres pour les remodeler. La création a aujourd’hui l’honnêteté de reconnaître qu’elle se fait par emprunt et non de manière incréée. Il en a toujours été ainsi.

Je ne pense pas que quiconque, à part peut-être une poignée d’irréductibles, souhaite que « tout soit gratuit ». Comme vous le dites, il faut pouvoir dégager du système une économie viable, ne serait-ce que pour soutenir nos créateurs — et c’est, je le répète, la priorité selon moi. Mais je suis convaincu qu’une économie viable est aussi compatible avec l’idéal d’une société apaisée. Le fait est qu’internet est une machine à copier. Pas une machine à pirater, mais une machine à copier au sens littéral du terme. Quand vous consultez une page web, vous ne la regardez pas à travers une fenêtre : vous la copiez dans la mémoire de votre navigateur internet. Quand vous envoyez une pièce jointe, vous n’envoyez pas cette pièce jointe : vous en faites une copie. Internet est un processus permanent de copie. De la même manière qu’un marteau est conçu pour frapper, internet est bâti pour copier. Nous avons choisi d’utiliser cet outil, avec ses avantages comme ses défauts. Nous pouvons toujours arrêter de l’utiliser si nous n’en acceptons pas le fonctionnement intrinsèque. Mais si nous décidons de l’utiliser, alors il faut en accepter le fonctionnement. Un marteau, même s’il est un outil et qu’à ce titre il induit une certaine neutralité, servira toujours à frapper.

Alors que faire ? À moins de criminaliser une génération entière dans ses usages, posons-nous les bonnes questions. Quel monde voulons-nous léguer à nos enfants ? Certainement pas un monde où les ordinateurs — l’outil avec lequel ils appréhenderont le monde — décideront pour eux de ce qu’il est bon de faire ou non et les dénonceront aux autorités compétentes. Certainement pas non plus un monde où la liberté d’expression est bridée par des entreprises qui, dégainant un brevet ou un contrat, pourront à tout moment effacer un contenu virtuel ou en restreindre l’accès. De fait, je voudrais leur laisser un monde où ce sont eux qui ont le pouvoir, pas l’économie, pour qu’ils se définissent d’abord en citoyens, puis en créateurs. Pas comme des vaches à lait. Ils auront besoin de nouveaux droits qui devront coller aux usages et aux défis de notre époque. Les droits que nous ne leur donnerons pas maintenant au nom du bien commun, nous les donnerons par effet d’aspiration aux entreprises privées.

Pour conclure, j’ajouterai que cette lettre — à l’instar du blog sur laquelle elle est publiée — est placée sous licence Creative Commons BY-NC-SA. Cela signifie que n’importe qui est libre de la reprendre sans contrepartie financière, à condition de ne pas en faire un usage commercial. C’est ainsi que je protège mon travail aujourd’hui : en en offrant une partie.

Vous parliez de vivre-ensemble. Au sens où je l’entends, nous sommes en plein dedans.

***

Note : j’en profite pour rappeler aux quelques personnes qui seront parvenues au bout de cette lettre que vos députés européens peuvent être très facilement contactés par mail. Concernant Jean-Marie Cavada, pour ne citer que lui, on peut tout à fait lui adresser un petit mot en cliquant sur ce lien ou en visitant sa page de présentation sur le site du parlement européen.

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