La création va bien. La preuve, on n’a jamais autant créé qu’aujourd’hui. Du bon comme du très mauvais peut-être, mais nous ne sommes pas là pour décerner des prix d’orthographe ou des brevets de talent : le Temps et sa petite sœur la Postérité s’en chargeront pour nous, comme ils l’ont toujours fait. Cette création tentaculaire a été rendue possible par la démocratisation du net, et donc des moyens de la diffuser.

Toute mutation entraîne son lot de conséquences. En réaction au combat acharné des industries pour limiter la diffusion des œuvres et de l’information, ont été inventées des licences dites libres, permettant aux créateurs qui en font le choix de publier leur travail autrement. Pourquoi publier autrement, puisque notre système actuel fonctionne si bien ? Eh bien justement : parce qu’il ne fonctionne pas si bien. Parce qu’il est une source grandissante d’inégalités. Parce qu’il ne répond plus aux attentes de ceux qui créent et de ceux qui profitent de ces créations, notamment parce que ces deux entités sont désormais réunies en chaque individu : nous sommes tous des créateurs et des consommateurs de créations. Parce qu’internet a tout changé et que les usages et les lois qui régissent la création sont dans le meilleur des cas vieilles de quelques décennies, dans le pire des cas de plusieurs siècles. Et qu’il serait peut-être temps de faire un peu de ménage dans nos idées préconçues.

Les Creative Commons permettent à tout créateur de partager, diffuser, remixer des créations sans y apposer le sceau du copyright total. Elles sont une sorte de menu à la carte que l’on peut arranger à sa sauce en fonction de ses besoins.

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Pourquoi selon moi devriez-vous, en tant que créateur, utiliser ces licences ? Pour les 5 raisons suivantes :

1/ Parce qu’on bâtit toujours sur la maison d’un autre

Le mythe de la création spontanée tirée d’un flash divin n’est plus très vivace : au contraire, beaucoup s’accordent aujourd’hui à penser que nous ne faisons que réassembler d’une manière différente ce que d’autres ont construit avant nous. Sans Shakespeare, pas de Starwars. Sans William Gibson, pas de trilogie Matrix.

Nous réinventons ce que d’autres ont inventé, et ce n’est pas quelque chose de honteux, mais quelque chose dont nous devons au contraire être très fiers. Nous bâtissons en permanence une œuvre commune à l’humanité tout entière. Le reconnaître, c’est accepter le fait qu’on ait pu s’inspirer, même vaguement, du travail d’un autre, mais c’est aussi accepter qu’un autre puisse s’inspirer de ce travail.

Les licences Creative Commons autorisent, et ce seulement si vous le choisissez, les créateurs à s’inspirer de votre travail, de le remixer, de le transformer — en citant la source bien entendu — et ce sans ambiguité : pas de crainte d’un procès ou d’une lettre d’avocat. C’est aussi une forme d’humilité que d’admettre l’existence de cette chaîne de création.

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2/ Ce n’est pas contagieux

Il n’y a pas d’un côté les créateurs en Creative Commons et de l’autre les créateurs sous copyright total : il n’y a que des œuvres, et chacune obéit à ses propres règles.

Par exemple, j’ai récemment mis la touche finale aux manuscrits de deux romans pour lesquels je suis en train de chercher un éditeur. Je n’ai pas apposé de licences Creative Commons à ces deux œuvres, que je souhaiterais voir publiées de façon classique. Mais dans le même temps, j’écris sur Wattpad un roman sous licence CC-BY-SA, chapitre par chapitre, lisible gratuitement et partageable par tous. L’un ne contamine pas l’autre. Nous devons nous donner l’autorisation de tester des choses.

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3/ Modifier le rapport de force

Les gardiens du temple ne manquent jamais de nous rappeler, à raison, que cette démocratisation de la diffusion a un prix : celui de la profusion. Nous sommes passés d’un commerce de la rareté à une société d’abondance, et il devient de plus en plus dur pour un artiste de se faire une place au soleil. Manipulant ces peurs, certains brandissent l’étendard de la lutte contre internet et ses dérives — notamment ceux dont le pré carré est désormais menacé — pour détourner les artistes des vrais problèmes, notamment ceux du rapport de force entre distributeurs et créateurs et de la répartition des bénéfices.

Utiliser, pour tout ou partie de son œuvre, des licences libres (par exemple les Creative Commons) permet de regagner une certaine indépendance vis-à-vis de l’industrie. C’est aussi une forme de protestation, une manière de prendre la parole. C’est une façon d’exprimer que les artistes devraient toujours, au final, être les seuls à décider de ce qu’il advient de leur œuvre.

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4/ “La célébrité ne vous rendra pas riche… mais sans elle, personne ne vous paiera”

Cette phrase n’est pas de moi, mais de Cory Doctorow, un auteur qui distribue aussi certains de ses romans sous licence libre. Dans une société d’abondance, le temps d’attention devient une denrée rare, et donc recherchée. Dans ces conditions, limiter la diffusion de son œuvre — en interdisant par exemple à quiconque de diffuser un texte ailleurs que sur le blog où il est publié, ou en apposant d’énormes watermarks hideux sur des photographies — revient pour un chanteur de rue à jouer de la guitare très bas, seulement pour les personnes qui se tiennent à moins d’un mètre devant lui, et à renvoyer d’un coup de pied les passants qui oseraient s’approcher trop près.

En tant qu’artistes, nous avons un intérêt à ce que notre travail soit connu du plus grand nombre. Les Creative Commons permettent une diffusion légale de votre travail et encouragent explicitement leur diffusion. N’est-ce pas ce que tout auteur veut au final ; être vu, lu, entendu ?  Criminaliser celui qui voudrait faire connaître une œuvre qu’il a apprécié à des amis ou à sa famille revient à envoyer un très mauvais message : on ne fait pas d’argent en considérant ses clients comme des voleurs potentiels. Internet offre toute une palette de nouveaux usages. Plutôt que d’essayer de les freiner comme nous essaierions de stopper la marée avec une pelle à tarte, pourquoi ne pas essayer de les encourager pour voir ce qu’il se passe ?

Licence libre n’est pas synonyme de gratuité : vous pouvez parfaitement vendre une œuvre sous licence libre. En revanche, quelqu’un qui l’aura achetée pourra la copier et la transférer à un ami. Cet ami peut ne pas avoir assez d’argent pour en faire l’acquisition sur le moment par exemple, ou simplement ne l’aurait jamais achetée si on ne lui avait pas offerte. J’ai souvent prêté des livres de ma bibliothèque à des amis, sans rétribuer l’auteur donc. Souvent, ces amis ont ensuite acheté les autres livres de l’auteur. Sans ce prêt initial, peu de chances qu’ils aient un jour ouvert leur porte-monnaie pour lui.

N’oubliez pas : on ne partage avec les autres que ce que l’on aime vraiment. Ou ce que l’on déteste éventuellement, ce qui n’est pas moins bon pour le commerce.

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5/ Personne ne vous volera votre Précieux

Pour reprendre une image entendue chez Pouhiou, beaucoup d’entre nous s’imaginent être assis sur une montagne d’or. Ainsi, ce manuscrit enfermé à double tour dans un tiroir serait à coup sûr la clef de notre futur enrichissement personnel. Si l’on est convaincu de cela, pourquoi dès lors partager quoi que ce soit avec le plus grand nombre ? Pire, l’autoriser à s’en resservir…

Pour plusieurs raisons. D’abord, parce que personne ne vous volera votre Précieux placé en licence libre, et surtout pas un éditeur ayant pignon sur rue ou une société de production hollywoodienne : ces gens ont bien trop peur des procès en copyright infringement pour exploiter une œuvre sans être sûrs d’en posséder l’exclusivité des droits. De plus, si vous utilisez par exemple une licence en -SA, l’éventuel récupérateur se verrait dans l’obligation de replacer l’œuvre commercialisée sous licence libre : autant dire que ce n’est pas demain la veille que la Paramount autorisera ses films à être librement copiés.

Quant à vos petits copains artistes qui voudraient se faire passer pour vous et décrocher le jackpot à votre place en remplaçant votre nom par le leur ? Cela n’a rien à voir avec les licences libres : dans la pratique tout le monde peut se faire voler une œuvre, même si cela arrive extrêmement rarement. Les Creative Commons spécifient explicitement que toute réutilisation, rediffusion, etc, doivent mentionner le nom de l’auteur original. Pas de problème de paternité, donc. Et pour ceux qui ne respecteraient vraiment aucune règle, un shitstorm est si vite arrivé qu’ils devraient vite en être dissuadés…

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En conclusion : le pire qui puisse vous arriver aujourd’hui en plaçant votre création sous licence libre, c’est d’être vu, lu et entendu. Ce qui, par les temps qui courent, serait loin d’être un luxe.