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Auteurs, construisez vos personnages de A à Z

Dans son plus qu’excellent ouvrage Screenwriting 101, le célèbre blogueur FILM CRITIC HULK dévoile bon nombre de petits trucs pour bien construire son scénario et, plus généralement, son histoire, qu’elle soit filmée ou lue. Si certaines de ses recommandations s’appliquent plus volontiers au medium audiovisuel, d’autres en revanche sont valables pour tout type de narration. Je ne saurais trop vous conseiller la lecture de ce petit livre numérique dans lequel vous apprendrez beaucoup (sous ce pseudonyme se cache un scénariste d’Hollywood qui a travaillé sur plusieurs grandes productions et qui a l’habitude de déceler les incohérences dans un script).

L’un des chapitres qui m’a le plus marqué est celui où l’auteur s’attaque à la construction d’un personnage crédible. Le principe d’empathie veut qu’un personnage auquel le public s’attache soit avant toute chose un personnage crédible, qui ne sonne pas creux, et à ce titre il convient de ne pas prendre sa caractérisation à la légère. Ainsi, HULK propose un système d’arbre tout simple, calqué sur une silhouette humaine histoire de bien le mémoriser, une sorte de formulaire à trous dont il suffit de remplir les blancs en se creusant la cervelle. J’ai trouvé ce petit exercice particulièrement stimulant. Le résultat final est une sorte de fiche descriptive à laquelle l’auteur peut se référer à tout moment s’il se sent perdu ou s’il a oublié de quelle manière est censé réagir son personnage à telle ou telle situation. Je trouve cette manière d’organiser les informations de toute première utilité. Continue reading →

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Comment écrire un roman en 3 jours ?

Longtemps, j’ai cru qu’il existait des formules pour écrire une bonne histoire, tout ça sans doute à cause de mes cours de scénario quand j’étais étudiant et du monomythe de Joseph Campbell (est-ce un hasard s’il s’appelle comme une célèbre marque de soupe en boîte ?). J’ai pris du recul avec tout ça, mais bien que je n’applique presque jamais les règles d’écriture des autres, je reste fasciné par leur lecture : c’est comme s’il y avait une formule mathématique, non-soumise aux prosaïques règles du temps de l’espace des hommes, figée dans le monde des Idées de Platon, pour fabriquer un récit qui fonctionnera à tous les coups sur l’ensemble des lecteurs.

Dans la réalité, les choses sont un peu plus compliquées. Les recettes ne fonctionnent pas à tous les coups, et quand les conseils sont bons, ils sont parfois mal appliqués, compris de travers, pas maîtrisés. Je pense qu’il n’existe aucun Méthode pour rédiger une bonne histoire : en revanche, il existe une flopée de méthodeS dans lesquelles nous pouvons, en tant qu’auteurs, faire notre petit shopping. À travers cette exploration des trucs d’écriture de nos pairs, nous bâtissons notre propre structure, notre propre squelette, que nous assemblons patiemment au fil des années pour finalement obtenir un modèle qui fonctionne pour nous. De ce modèle, certains s’inspireront peut-être et donneront naissance à de nouveaux modèles. Il y a autant de modèles que d’auteurs. Continue reading →

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La “démocratie sauvage” contre la fin du monde

C’est un entretien passionnant avec Sandra Laugier (directrice du Centre de Philosophie contemporaine de la Sorbonne), lu ce matin sur Mediapart, qui m’a mis la puce à l’oreille. Partant du principe que nous vivons dans une “forme faible de démocratie” où la représentation politique ne satisfait plus personne, mis à part peut-être les premiers concernés, l’auteure évoque la possibilité, à plus ou moins long terme, de voir se substituer à ce système vertical d’autres organisations — plus horizontales celles-ci — qui feraient la part belle à l’individualité (et pas forcément à l’individualisme, au contraire).

“L’espoir s’exprime désormais dans ces mouvements horizontaux, sans programme, ni leader charismatique, ni perspective de prise du pouvoir, qui portent le mot d’ordre d’une démocratie réelle, comme, à la fois, une revendication et une expérimentation. La créativité politique réside dans ces organisations collectives, pérennes ou non, fondées sur les principes de solidarité, de gratuité et d’autonomie, ou qui instaurent des modes de vie en rupture avec le productivisme, la hiérarchie et l’inégalité des rapports de genre.”

Je ne peux pas m’empêcher de me sentir assez proche de ce genre de discours. J’en suis arrivé à un point où, après avoir été passionné de politique au point de vouloir m’y impliquer, je ressens une forme de lassitude qui confine parfois au dégoût. Loin de moi le discours du “tous pourris”, simplement la constatation simple que quelque chose ne fonctionne plus, que l’engrenage s’est grippé et que la solution n’est plus dans la représentation, dans la délégation : les rares actions véritablement intéressantes que j’ai vues ces dernières années viennent toujours de collectivités restreintes ou d’individualités fortes. Qu’il s’agisse d’innovations économiques, de création artistique, de contestation sociale, d’amélioration de la qualité de vie, toutes les initiatives ou presque ont été proposées par des gens comme vous et moi, qui décident en toute connaissance de cause de se passer de la hiérarchie établie — pas de la doubler, non, juste de s’en passer — et de fabriquer leurs petits modèles dans leur coin. Continue reading →

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Nous, prophètes de la Fin du Monde

 

Dites donc, en ce moment, ce n’est pas la grande forme sur les internettes littéraires : où que mon regard se porte — les blogs, Facebook, Twitter et j’en passe —, c’est la crise existentielle. Rien qu’aujourd’hui, j’ai participé à pas moins de trois conversations au ton relativement défaitiste sur les réseaux sociaux et c’est assez déprimant, d’autant que l’espace y est souvent trop étriqué pour répondre de façon précise.

J’ai l’impression que la rentrée littéraire + le livre de Valérie Trierweiler cristallisent à eux seuls le malaise de ce mois de septembre dans le microcosme des littérateurs webesques. Il y a comme une nausée, un trop plein, une sorte de sensation de satiété à laquelle on ajoute un gavage en règle dont on a finalement l’impression qu’il ne s’arrête jamais. 600 romans, c’est beaucoup, oui, mais rassurez-vous, personne ne nous demande de les lire tous. D’ailleurs, personne ne nous oblige à en lire ne serait-ce qu’un seul, et puis on peut toujours se reporter sur l’édition numérique pour découvrir de nouvelles voix si rien de ce qui est proposé ne nous parle. Oui mais voilà, l’édition numérique, c’est pire, disent d’autres, puisqu’aujourd’hui tout le monde peut publier tout et n’importe quoi sans passer par la case éditeur. C’est la mort de la littérature — je me permets de sortir à ce stade les trompettes de l’Apocalypse, mais comme je les sors souvent en ce moment, je ferais mieux de les laisser hors de leur étui — et comment voulez-vous qu’on s’y retrouve dans ce capharnaüm de mots jetés sur le papier comme sur l’écran ? Aujourd’hui, tout le monde se prend pour un écrivain et plus personne ne lit, c’est vrai, je l’ai lu dans Le Point… Pendant ce temps, les libraires crèvent la gueule ouverte, contraints et forcés qu’ils sont de refourguer les témoignages crapuleux des uns et des autres alors qu’ils ont tous ces beaux Proust — de la vraie littérature, pas du divertissement — dans la réserve qui ne demandent qu’à être adoptés. Avec tout ce qu’on publie aujourd’hui, impossible de remarquer le prochain Céline : il se débat dans la mêlée, mais finira englouti par l’océan de matière fécale qui s’abat chaque jour sur les rayonnages de nos épiceries littéraires préférées. De toute façon, les lecteurs sont des porcs qui n’achètent que de quoi satisfaire leurs instincts primaires. J’arrête là avant de vous faire pleurer, le tableau est suffisamment triste comme ça. Quelle misère.

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Eratosthène : sur la piste d’un éclaireur

 

Thierry Crouzet nous a habitués à l’éclectisme : sa bibliographie sonne comme un appel à la curiosité, à l’inventivité et résonne souvent comme un coup de pied dans la fourmilière de l’intelligence collective. Qu’il aborde des sujets aussi variés que la déconnection des réseaux, l’identité numérique, les nouvelles technologies, l’édition, la démocratie ou la médecine, le ton reste le même : celui de la curiosité critique et de la recherche de voies alternatives rationnelles. On trouvera rarement, sinon sur son blog, de grandes envolées lyriques ou de coup de sang dans sa littérature : l’homme est un pragmatique. Mais sous des dehors cadrés bouillonne toujours l’esprit de la rébellion contre l’ordre établi, contre ce qui devrait être, contre ce qui n’est supposément pas possible.

Ainsi en va-t-il de son portrait d’Eratosthène, inventeur de la géographie moderne des dizaines de siècles avant l’irruption des premiers satellites, de Marco Polo et d’Amerigo Vespucci. Comme Crouzet, Eratosthène bout : la grandeur du monde antique est déjà derrière lui, mais lui ne peut se satisfaire de mélancolie ou assumer la décadence : il regarde vers l’avant et la science est son étendard. Longtemps avant tout le monde, avant que Colomb ne fasse son trajet hasardeux, avant que Galilée et Copernic ne s’attirent les foudres de l’Église, il invente le concept même de géographie et trace des cartes du monde sans nul autre pareil, tout en calculant, à 1000km près, la circonférence de la Terre. Mathématicien, il écrit une méthode qui permet de déterminer les nombres premiers par exclusion. Historien, il trace des chronologies royales et invente l’historiographie moderne. Voyageur, philosophe, directeur de la grande bibliothèque d’Alexandrie, Eratosthène ne manque pas de faire penser à un Léonard de Vinci antique, dont les travaux ont pour longtemps bouleversé les schémas de la science et sur les fondations desquels nous continuons de nous appuyer aujourd’hui.

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Hollywood mis à nu : clichés volés et fascination morbide

 

Ce qui est bien avec internet, c’est qu’on n’a plus besoin d’allumer la télévision pour apprendre des nouvelles puantes : il suffit de regarder Twitter. Si vous avez regardé un écran aujourd’hui, que ce soit celui de votre smartphone, de votre ordinateur ou de votre téléviseur, il y a de bonnes chances pour que vous ayez entendu parler de ce piratage qui a fait beaucoup de bruit : des stars américaines telles que Jennifer Lawrence, Rihanna, Kirsten Dunst, Hayden Panettiere, j’en passe, ont eu la désagréable surprise de voir leur cloud  piraté et des photos intimes (du genre dénudées) publiées sur le net via 4chan. Outre l’évidente stupéfaction de voir un stockage en ligne supposément personnel pillé sans vergogne et les problèmes de sécurité manifestes que cela pose — que je laisserai aux experts —, cet anti-évènement  raconte quelque chose de bien plus sombre.

Bien sûr, ces photographies intimes (qui selon les commentateurs relèvent parfois de l’érotisme le plus cru, voire de la pornographie) n’auraient pas eu le même impact sur le petit peuple du net — et des médias en général — s’ils n’avaient pas montré ces starlettes nues. Il va sans dire également que les photos concernées ne montrent presque que des femmes. Dans un monde numérique où n’importe quelle image pornographique est à portée de clic, où en un clin d’oeil un flot ininterrompu d’images obscènes peut être déclenché à partir d’une simple recherche sur Google, les images de ces vedettes dans le plus simple appareil semblent déclencher chez certains (chez beaucoup) une fascination quasi-surnaturelle, comme s’il fallait prouver que oui, ces femmes ont comme toutes les autres des fesses et des seins, en tout point identiques à la plupart des autres fesses et des autres seins, déballage de chair dont la crudité n’a d’égal que l’ignominie de cette violation de la vie privée.

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Copyright singerie : comment le droit d’auteur libéra les animaux

 

Vous avez peut-être entendu parler de l’histoire de David Slater, ce photographe qui, ayant laissé son matériel sans surveillance au milieu de la forêt, a trouvé à son retour une carte-mémoire remplie de clichés très intéressants : un singe qui passait par là en avait profité pour se prendre en photo, donnant ainsi naissance à une série hilarante et, avouons-le, plutôt bien fichue. Mais la véritable affaire a commencé dans un second temps, quand la fondation Wikimedia publia le cliché… sans mention du copyright du photographe, mais estampillé « Domaine public ». L’argument de Wikimedia était aussi simple que redoutable : puisque le singe a appuyé sur le bouton, c’est donc lui l’auteur du cliché — pas le photographe. Puisque les animaux ne sont pas reconnus comme des entités juridiques pouvant bénéficier du droit d’auteur, alors le cliché s’élevait de facto dans le domaine public.

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Evidemment, le photographe ne l’entendait pas de cette oreille : il s’agissait de son matériel, de ses réglages, de son installation, et au même titre qu’un assistant presse le déclencheur lors d’une séance photo préparée par une star de la photographie, le singe n’avait fait que bénéficier d’une mise en place préétablie. De plus, comme il le soulignait justement, être photographe expose à certains risques : celui de prendre mille clichés qui ne se vendront jamais. Or celui-ci a rencontré un vif succès, aussi la perspective de voir s’envoler des revenus par ailleurs rares avait de quoi faire enrager. On peut le comprendre. Car une fois dans le domaine public, le cliché peut être réutilisé par n’importe qui et pour n’importe quel usage, comme par exemple servir d’image d’illustration sur le blog de votre serviteur ou, plus prosaïquement, pour devenir l’étendard d’une marque de cosmétiques facétieuse, la mascotte d’un consortium financier ou l’égérie d’une boucherie charcuterie.

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Lire, écrire, se concentrer

 

Je me heurte quotidiennement au problème de la concentration.

Même si on l’accuse souvent, Internet n’a pas les moyens en lui-même de créer ce déficit d’attention. Le net est l’outil dont nous usons pour travailler et ne saurait être tenu pour responsable, de la même manière que l’aiguille ne peut être tenue pour responsable de la douleur de celui qui s’y pique : je suis le seul fautif dans l’histoire — si faute il  y a — et avec moi beaucoup d’autres dans le même cas. Nous passons le plus clair de notre temps sur des ordinateurs, qui sont de véritables vortex où affluent les courants d’information du monde entier, et notre esprit seul fait barrage. La sélection est quelquefois compliquée et les priorités difficiles à établir. À moins d’écrire sur un ordinateur déconnecté ou d’employer une simple feuille de papier, exercice auquel je me soumets régulièrement (je connais ma propension à dériver), nous sommes soumis à la tentation perpétuelle de bifurquer. Si ça peut être utile quelquefois, cette sur-réactivité nous fait aussi prendre des virages qu’on n’aurait pas souhaités.  Exemple : je bute sur un mot et j’effectue une recherche. Trente secondes plus tard, Facebook est ouvert et je me demande comment j’en suis arrivé là. Je suis sûr de ne pas être le seul à faire face à ce problème. Continue reading →

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Ray’s Day : mission 1

 

Voici une nouvelle courte et plutôt comique écrite spécialement pour le Ray’s Day. Je la lirai ce soir à la librairie Raum B à Berlin, mais je vous la livre en premier. J’espère qu’elle saura vous divertir. À noter également que l’intégrale de “Jésus contre Hitler” chez Walrus est téléchargeable gratuitement toute la journée. 

Partagez ce 22 août votre amour de la lecture et des livres. Joyeux Ray’s Day !

***

LE MEILLEUR POUR LE PIRE

Les yeux de Lucrèce sont deux charbons ardents qui scrutent le directeur des pieds à la tête. Il ne s’agit pas d’un regard amical, pas plus que d’un regard curieux ou d’un regard inquisiteur, pas même d’un regard hautain ou ennuyé : c’est un regard qui hurle en silence et vous déchire les tympans, qui mord dans votre chair à belles dents et vous éparpille en lambeaux.

« Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’est pas causante », dit le proviseur.

Les parents de Lucrèce font bloc derrière leur fille, épouvantails au sourire carnassier et à la mise impeccable.

« Elle est économe de ses mots. Elle ne parle que si elle est certaine de toucher sa cible », pérore la mère. La fierté transpire sur son visage. Le père, tout en retenue, inspecte de son côté l’entrée de l’école. Dans le vestibule, des dessins d’enfants punaisés aux murs et scotchés sur les portes représentent des paysages mornes et désertiques, des courbes boursières en chute libre, des vautours suspendus en rondes sinistres dans des ciels métalliques, des monstres aux dents effilées dévorant des visages trempés de larmes. Il ne serait venu à l’idée d’aucun écolier d’utiliser d’autres couleurs que le rouge, le noir et le gris. Le patriarche admire les œuvres en silence et hoche la tête, satisfait, pendant que Lucrèce s’évertue à fixer le directeur du regard. Pour son sixième anniversaire, ses parents lui ont offert une robe noire qui lui donne des airs de croque-mort. Menton en l’air, la bouche comme une fente tracée au couteau entre ses deux joues pâles, la fillette est un roc.

« Que diriez-vous d’une boisson chaude ? propose le directeur. Ou peut-être un soda ? Avec toute cette route, vous devez être assoiffés.

— Un café, gronde la mère.

— Sans sucre », ajoute son mari en levant un doigt en l’air.

Lucrèce ne desserre pas les lèvres.

« Allons dans mon bureau, nous y serons moins à l’aise. »

Lucrèce et ses parents emboîtent le pas du directeur et longent un couloir inondé de lumière au fond duquel se découpe une porte austère. Le principal extirpe un trousseau de clefs de la doublure de son veston et déverrouille les quatre serrures qui interdisent l’accès à son bureau.

« On n’est jamais trop prudent », glisse-t-il en poussant le battant. Les parents de Lucrèce se faufilent dans la pièce comme des ombres. L’aménagement est spartiate, la table de travail croule sous les piles de dossiers et les chaises sont horriblement inconfortables. La mère de Lucrèce ne cache pas sa satisfaction, mais se tortille néanmoins sur le siège pour trouver la position la moins désagréable. Sous un effrayant masque tribal cloué au mur ronronne une cafetière.

« Et pour toi, ma petite ?

— Elle n’a pas soif, le coupe la mère. Lucrèce n’a jamais soif. »

Une fois les cafés versés, le directeur s’installe. Le cuir usé de son fauteuil crisse quand il s’assoit.

« Le dossier de Lucrèce est très bon, annonce-t-il en mettant la main sur une chemise cartonnée dont il défait le ruban. À vrai dire, il est même excellent. »

Le père se redresse. Sa chaise n’est pas conçue pour de longues et agréables discussions, mais plutôt pour des échanges qui ne s’éternisent pas.

« Un prêtre de nos amis a suggéré d’inscrire notre fille dans votre établissement. » Le principal hausse un sourcil dubitatif. « Un prêtre ?

— Son fils illégitime est en troisième année, poursuit le père, le petit Judas Nicolaievitch, un blondinet un peu gras.

— Oh mais bien sûr ! C’est un excellent élève, doté d’un talent exceptionnel en sciences politiques, et je…

— Son idiote de mère est convaincue qu’il est l’Antechrist en personne, persiffle la mère de Lucrèce, comme s’il fallait qu’un prêtre agite sa soutane contre le ventre de la première grenouille de bénitier venue pour déclencher l’Apocalypse… »

Le proviseur s’éclaircit la voix.

« Dans cette école, chaque enfant arrive avec ses propres talents. Nous travaillons à ce que chacun puisse les mettre en valeur. » Il passe son doigt sur sa langue, ouvre le classeur et feuillette les relevés de notes. Lucrèce, dos à la scène, examine l’objet pendu à son clou.

« Il te plait ? C’est un masque cérémoniel antique qu’un parent d’élève m’a rapporté de Micronésie. Il y a de cela des siècles, un chaman l’a revêtu pour sacrifier des enfants au dieu Nyarlathotep. Si tu t’approches, tu pourras encore voir les traces de sang. »

Lucrèce bloque sa respiration ; un coin de ses lèvres manque de se soulever, mais elle se ressaisit au bon moment. Le directeur pouffe. Cette enfant est un diamant brut.

« J’ai parcouru avec intérêt les évaluations de ses professeurs : Lucrèce est une enfant taciturne, égoïste, neurasthénique, impitoyable, faisant quelquefois preuve d’une cruauté à l’égard de ses camarades pouvant confiner au sadisme. C’est une véritable prédatrice, sans compter que son esprit est affuté et que son langage — quand elle en use — est d’un niveau plus que satisfaisant. La liste s’égrène ainsi sur plusieurs pages. En résumé, votre enfant est absolument incapable de s’adapter au système scolaire traditionnel.

— Qu’on nous en préserve ! » s’épouvante sa mère. Son mari la calme d’une claque sur la cuisse et elle tire une enveloppe de son sac.

« Nous avons profité des vacances pour la soumettre au test Vitali-Kepler et nous avons justement reçu les résultats avant-hier…

— Permettez ? »

La femme tend l’enveloppe au proviseur qui en extirpe fiévreusement le contenu. La fillette a affolé tous les compteurs et les quatre indicateurs de personnalité affichent un rouge écarlate. L’homme s’éponge le front avec son mouchoir.

« Je n’ai jamais vu une chose pareille. C’est extraordinaire. »

La mère de Lucrèce sourit, même si l’expression sied mal à son visage, comme si on essayait de tordre un chiffon rêche. « Les psychologues lui ont diagnostiqué un syndrome de Maldoror », souffle-t-elle, à deux doigts de se noyer dans un océan de fierté. Le chef d’établissement frappe dans ses mains et les parents sursautent. Lucrèce ne cille même pas.

« Nos enseignants sont justement formés pour s’occuper au mieux des enfants atteints du syndrome de Maldoror. Il s’agit davantage de les empêcher de se faire du mal plutôt que de les empêcher de blesser les autres, mais bien entendu, quand on cumule les tares comme votre fille, il serait dommage de ne pas les exploiter. Notre école est faite pour mettre en valeur son potentiel. »

Les parents de Lucrèce échangent un regard vide.

« Nous voulons le meilleur pour notre fille…

— Et je peux vous assurer qu’elle l’aura : notre devise, gravée au frontispice de notre institution depuis la Terreur, est davantage qu’une ligne directrice : c’est un sacerdoce. »

Le proviseur attrape une plaquette sous un presse-papier en forme de guillotine et la tend au père. Sur la page liminaire s’imprime en lettres grasses la formule consacrée : « Le meilleur pour le pire ».

« Je suis moi-même père de famille, continue-t-il, aussi j’entends vos réticences à l’idée de confier l’éducation de votre princesse à des étrangers, aussi établie soit la réputation de notre établissement.

— Nous avons bien essayé l’école à domicile, mais après l’incident avec la préceptrice, nous avons préféré ne pas renouveler l’expérience.

— Quelque chose de grave ?

— Bien sûr, voyons. »

Le directeur s’arrache à son fauteuil et écarte les bras en guise d’invitation.

« Une visite de l’école saura vous convaincre. Qu’en penses-tu, Lucrèce ? Tu veux visiter avec nous ? »

Lucrèce a décroché le masque du mur pour l’enfiler sur sa tête. Ainsi grimée, elle ressemble à un fantôme japonais. Son père lui tapote gentiment l’occiput. « N’est-elle pas adorable ? » Gorge serrée par l’émotion, sa mère ne parvient qu’à émettre un glapissement humide.

« Tu peux le garder le temps de la visite, explique le directeur. Ensuite, il faudra me le rendre, mais si tu reviens un jour, tu pourras le porter autant de fois que tu veux.

— Cet homme s’y connait en chantage affectif », chuchote la mère en aparté au père. Ils échangent un sourire.

À l’invitation du directeur, la famille quitte le bureau et attend patiemment qu’il ait donné trois tours de clef à chaque serrure avant de se diriger vers les salles de classe.

« Vos enfants ont-ils fréquenté l’école ? » demande la mère. Le directeur dodeline. « Mon aîné en est sorti avec les honneurs et occupe aujourd’hui une place de premier ordre dans l’administration. Vous l’avez peut-être vu à la télévision : il est ministre de l’Environnement.

— Oh, l’ordure ! s’exclame la mère.

— Je ne vous le fais pas dire, c’est un salaud de première prêt à tout pour gravir les échelons, même à piétiner ses amis sans vergogne. Vous ne pourriez même pas imaginer l’épaisseur de l’enveloppe qu’il a reçue pour abandonner notre plus grand parc naturel aux lobbys pétroliers. Entre nous, je suis persuadé que son ascension ne fait que commencer.

— Et les autres ?

— La cadette officie dans une agence de publicité, la benjamine est chef de service dans une grande enseigne de distribution alimentaire. Chaque dimanche, elle nous régale des humiliations qu’elle fait subir à ses employés. La semaine dernière, elle n’était pas peu fière de nous raconter son premier suicide, enfin décroché de haute lutte.

— Vous devez être fier, dit le père de Lucrèce.

— Ce que j’ai, je le dois à cette école. »

Lucrèce marche en faisant claquer ses petites chaussures sur le carrelage. Dissimulée sous le masque, elle avance dans le sillon que tracent ses parents et regarde droit devant sans prêter attention aux affiches partisanes qui recouvrent les murs.

« Aujourd’hui, une portion significative de la classe politique a appris son métier sur nos bancs, explique le directeur. C’est une grande fierté. Ils recrutent de plus en plus tôt. »

La mère hoche le menton : elle verrait bien Lucrèce à la tête d’une institution, d’un hémicycle ou d’une fondation, partout où le pouvoir se monnaye et où les idéaux reculent au profit des intérêts personnels. Le directeur déroule un bras mou pour désigner une salle de classe.

« Parfait, la leçon vient de commencer. »

Sans s’excuser auprès de l’institutrice — une femme engoncée dans une robe tubulaire qui claque le plat d’une règle contre le tableau —, les parents de Lucrèce se glissent dans la pièce et s’adossent au mur tapissé de propagande.

« Il n’est jamais trop tôt pour initier les petits à la politique. Nous organisons des ateliers le lundi et le jeudi : conflits d’intérêts, détournement d’argent public, langue de bois, arrivisme, mensonge à grande échelle…

— Lucrèce est déjà une excellente menteuse », dit sa mère.

Le directeur se fend d’un sourire de circonstance pendant que la maîtresse casse un bâtonnet de craie en deux, en propulse une moitié sur la tête d’un bavard et, d’une écriture sèche, trace sur le tableau le mot « CORRUPTION » en lettres capitales. Les enfants sont attentifs : mieux, ils paraissent passionnés. Le proviseur invite les parents de Lucrèce à le suivre dans la prochaine salle. La petite fille ne les quitte pas d’une semelle.

« Nous formons ici les économistes de demain : dès leur plus jeune âge, nous les familiarisons avec les concepts de néo-libéralisme, de plus-value ou de stock-options. Nous leur enseignons la manière d’infléchir le cours de la bourse d’un simple clic ou encore la meilleure façon de transformer sa masse salariale en tampon pour maximiser ses profits. Dès la deuxième année, nous intégrons l’optimisation fiscale au programme. Il n’est jamais trop tôt pour inculquer de bonnes habitudes. »

Une vingtaine de bambins se pressent en rond autour du professeur de mathématiques. Accroupi sur le sol, il tend une pomme bien rouge à un garçonnet qui vient de la lui troquer contre une banane. Mais juste avant que l’enfant ne s’en saisisse, l’homme ramène le fruit à lui et dévore pomme et banane avant de lui rendre un trognon. Les petits frappent dans leurs mains et rient à gorge déployée.

« Il faut avouer qu’il y a de l’idée, concède le père.

— Et vous n’avez pas tout vu. »

Au premier étage, un amphithéâtre accueille des élèves un peu plus âgés dont les visages ne trahissent pas la moindre émotion quand le professeur explique la manière dont en usant de psychologie, on peut tordre les plus intimes convictions du premier venu pour satisfaire à ses propres desseins.

« La manipulation est un sujet délicat que nous réservons aux étudiants de dernier cycle, mais c’est un enseignement passionnant et de toute première importance. Pour réussir, il faut savoir ignorer ceux qui n’ont rien à vous offrir, mais il faut également pouvoir influencer avec distinction. Voyez, par exemple, licencier la moitié du personnel d’une entreprise dont les bénéfices crèvent le plafond est une chose, mais réussir à ce qu’ils partent avec le sourire est un art réservé aux grands manipulateurs. Ces principes sont très utiles : ils peuvent s’appliquer à un dîner romantique, un entretien d’embauche, une négociation contractuelle, une réunion de famille…

— Ma fille sait se faire obéir au doigt et à l’œil : elle n’a même pas besoin d’exprimer ses désirs que tout le monde s’exécute comme sous hypnose.

— C’est sans nul doute un don précieux, chère madame. »

Le groupe progresse jusqu’à la salle suivante où des bambins crayonnent des formes abstraites sur des feuilles cartonnées.

« Nous ne négligeons pas les arts plastiques. Aussitôt les dessins réalisés par nos artistes en herbe, nous les invitons à en fixer le prix. Une fois les œuvres estimées, nous les vendons aux collectionneurs du monde entier.

— Et ils achètent ça ?

— Si je vous raconte qu’un de nos élèves s’est défoulé sur un morceau de papier, il y a peu de chances que vous en fassiez l’acquisition. Mais inventez une bonne histoire et les enchères s’envolent : enfants victimes de bombardements, réfugiés politiques, handicapés, tout le monde veut aider les plus démunis. Susciter la pitié est une manière de titiller les pulsions les plus sombres : de fait, la pitié est un business rentable.

— C’est diabolique », gronde le père.

Le chef d’établissement le remercie en s’inclinant et la visite continue dans les ateliers de fumisterie, de sexisme, de vantardise et de racisme, se poursuit à travers les cours de tir à la carabine, d’affutage de couteau, de crochetage de serrure, d’épluchage de code pénal et de prestidigitation, avant de s’achever dans une pièce où sont réunis une poignée d’élèves qui, selon le directeur, ont été triés sur le volet.

« Nous avons bien conscience, explique-t-il, que les vocations de nos chers élèves ne peuvent pas toutes s’épanouir dans le strict cadre de la loi des hommes : même si celle-ci est permissive et qu’elle autorise ceux qui en connaissent les zones d’ombre à s’en tirer à bon compte, certains cas poseront fatalement problème à un moment ou à un autre. Prenez le petit Kevin : absolument nul en maths, incapable d’apprendre l’alphabet ou de distinguer sa gauche de sa droite. Ses parents songeaient à le placer en asile psychiatrique, mais c’était sans compter sur les formidables prédispositions de Kevin pour la violence, la torture et le meurtre. Il n’arrache pas seulement les pattes des mouches, voyez-vous, il ne coupe pas seulement la queue des chats : il prend son temps, cherche la beauté du geste. Vous comprenez ? C’est un artiste. »

Assis derrière son pupitre, Kevin dévisage d’un œil malade le père de Lucrèce. Un sourire mécanique étire ses joues et dévoile des dents jaunies.

« Il fera un criminel hors pair, peut-être même un grand tueur en série, qui sait ?

— C’est tout le mal qu’on lui souhaite », dit la mère en tapotant la tête de Kevin. L’enfant gronde et ses dents claquent dans l’air, mais elle retire sa main à temps. Les adultes se tournent vers Lucrèce qui, derrière les trous de son masque, n’a pas perdu une miette de la visite.

« Qu’en dis-tu, ma poupée ? Tu te plairas, ici ? »

Appuyée contre le chambranle de la porte, Lucrèce secoue la tête et serre les poings.

« Nous avons peut-être besoin de réfléchir.

— Monsieur, si vous inscrivez votre fille ici, nous la préparerons à devenir l’une des pires pourritures que la Terre ait jamais portées. Une véritable ordure. Une saloperie de la pire espèce.

— Il faut avouer que c’est tentant », concède la mère.

Le père fait mine d’hésiter mais, terrassé par l’évidence, finit par acquiescer. Satisfait, le directeur s’approche de la petite fille et s’accroupit pour se mettre à sa hauteur.

« Nous serons de bons amis, j’en suis certain. »

Lucrèce retire son masque. Son regard est un océan gelé, une plaine balayée par un vent glacial. Le sourire qui illumine son visage est un concentré de cruauté. « Nous mourrons tous un jour, dit-elle, mais vous, vous êtes vieux : vous mourrez avant moi. »

Le directeur se redresse et applaudit.

« Votre fille est de cette pierre dont on sculpte les idoles. »

Le père pose une main sur l’épaule de sa femme. Attirée par le fracas des coups de feu, Lucrèce a laissé tomber son masque et trottine vers le stand de tir.

semaine52

Projet Bradbury : comment j’ai écrit 52 nouvelles en 52 semaines

 

À l’occasion d’une conférence donnée en 2001, le regretté Ray Bradbury offrait aux auteurs présents dans la salle le conseil suivant :

“Écrire un roman, c’est compliqué: vous pouvez passer un an, peut-être plus, sur quelque chose qui au final, sera raté. Écrivez des histoires courtes, une par semaine. Ainsi vous apprendrez votre métier d’écrivain. Au bout d’un an, vous aurez la joie d’avoir accompli quelque chose: vous aurez entre les mains 52 histoires courtes. Et je vous mets au défi d’en écrire 52 mauvaises. C’est impossible.”

Il y a de cela 52 semaines, je décidai sur un coup de tête de prendre Ray Bradbury au mot et de me lancer dans un grand marathon d’écriture : chaque semaine pendant un an, j’écrirais une nouvelle pour la publier en ligne et témoigner de ma progression. Je n’étais pas à proprement parler un auteur débutant avant de commencer ce “Projet Bradbury”, mais je ressentais à ce moment le besoin de me centrer davantage sur l’écriture, de l’éprouver par la pratique, d’y consacrer tout mon temps et mon énergie. Le but était de me focaliser sur mon écriture comme un pianiste fait ses gammes, jour après jour, et rendre public ce cheminement était une manière de montrer que l’écriture est un artisanat qui s’améliore avec le temps et l’opiniâtreté de celui qui la pratique et que, contrairement à ce que l’on peut entendre ici et là, écrire est aussi — pas seulement, mais aussi — un métier.

Un an s’est écoulé depuis cette idée (stupide ?) de consacrer une année entière à l’écriture, et je repense souvent aux premières semaines d’écriture où j’imaginais sincèrement que je n’y arriverais jamais, mais le bout du chemin est enfin là. Aujourd’hui paraît la bien nommée Rideau, 52ème (et dernière) nouvelle du Projet Bradbury, ainsi que la quatrième intégrale incluant les nouvelles 40 à 52, venant s’ajouter aux trois premières (liste complète ici).

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Ce Projet a occupé mes mains, mon esprit et mon temps pendant une année entière, mais s’il y a une chose que je retiens du Projet Bradbury, c’est bien celle-ci : ça valait vraiment le coup, ne serait-ce que pour la satisfaction d’en être venu à bout.

Ceux qui se sont fait l’écho de l’initiative ont souvent qualifié la démarche de folle (dans le bon sens du terme, pas dans le sens psychiatrique, enfin j’espère). Pour ma part, je ne l’ai jamais vue comme un défi insensé. Je me souviens clairement du moment où j’ai eu cette idée (sous ma douche, pour les curieux). À aucun moment elle ne m’a parue démesurée. À aucun moment je n’ai pensé que le but serait inaccessible. De fait, je ne me serais jamais lancé si je pensais — même juste un petit peu — que je n’avais pas les capacités de le faire. Je savais que j’avais l’énergie pour tenir : la vraie question était plutôt de savoir si la réalité rejoindrait l’image que je me faisais de mes propres capacités. De ce point de vue, je suis plutôt content ; car c’est aussi dans la satisfaction du travail terminé que je me trouve heureux du chemin parcouru. Maintenant que le Projet Bradbury est terminé, plié, que les gaules sont rangées dans le coffre de la voiture et que je m’apprête  à publier le dernier article sur ce blog (rassurez-vous, je continuerai de vous raconter ma vie trépidante sur mon propre site), il est plus que temps de se retourner sur l’année écoulée et d’en tirer un bilan. Bien sûr, je vais essayer d’être exhaustif, mais je manquerai sûrement un ou deux points : n’hésitez pas à me le signaler si une question vous tarabuste.

Mais quelques remerciements s’imposent. D’abord et avant tout à ceux qui m’ont soutenus toute l’année, à commencer par ma femme, mes parents, ma famille et mes amis. Qu’importe la direction dans laquelle on se lance, se sentir épaulé quand on fait le choix du coeur est primordial. Je n’ai pas pris le chemin d’une carrière facile, j’en suis conscient, mais j’ai l’intuition d’avoir fait le bon choix. Mais faire le bon choix n’est pas tout : quand ceux que vous aimez l’acceptent et en assument les conséquences avec vous, c’est une vraie preuve d’amour que je reçois avec fierté.

Ensuite, un remerciement appuyé et plus que chaleureux à tous ceux qui se sont abonnés au Projet Bradbury :  en faisant le choix de soutenir une démarche de création originale, ancrée dans les pratiques numériques et délibérément placée sous licence Creative Commons, vous m’avez permis de me préoccuper un peu moins des questions matérielles et un peu plus des questions de création. Votre geste a été essentiel et a permis d’établir entre nous une relation privilégiée : vous avez été des soutiens fidèles et des lecteurs assidus. S’est tissée une relation de confiance et de partage qui me manquera beaucoup (mais je sais que nous continuerons de converser au-delà du Projet). Je pourrais me répandre en remerciements, mais je n’ai pas besoin de vous dire à quel point vous avez été exceptionnels : vous le savez déjà.

Merci aussi aux lecteurs qui ne se sont pas forcément abonnés mais qui ont, à un moment ou à un autre, lu un article du blog et partagé leur impression, acheté une nouvelle sur une librairie en ligne, un recueil, à ceux aussi qui ont parlé du Projet sur leur blog, autour d’eux, qui ont décidé de le promouvoir en le citant ou carrément d’y consacrer un article tout entier.

Il y a également deux personnes sans lesquelles le Projet Bradbury n’aurait pas pu se faire à cette échelle et que je tiens à remercier chaleureusement.

D’abord, Nicolas Gary d’Actualitté, qui n’a pas hésité à m’ouvrir les portes de son journal pour soutenir le projet et y publier mes comptes-rendus hebdomadaires ; et qui, au-delà de cette année entre parenthèses, a toujours été un interlocuteur passionné, passionnant, et surtout un camarade à toute épreuve.

Ensuite, Roxane Lecomte, la graphiste aux doigts d’or, prêtresse des couvertures et petit génie de l’illustration, qui elle aussi a accompli un marathon en me proposant de façon adorable de réaliser les couvertures de l’intégralité des nouvelles du Projet Bradbury. Son imagination a fait des étincelles et offert un écrin magnifique à mes textes. Les mots me manquent pour dire à quel point je lui suis reconnaissant du beau cadeau qu’elle m’a fait, et je pense pouvoir dire sans trop me tromper que les lecteurs du Projet Bradbury ont adoré son travail. Grazie mille ! 

J’ajouterais également à mes remerciements certains lecteurs particulièrement assidus dont les retours m’ont été d’une grande aide et d’un grand soutien. D’abord et avant tout la fantastique @deuzeffe, dont les avis toujours circonstanciés, poétiques et réfléchis ont jalonné mon année d’écriture de bonheur et d’impatience. Ensuite, DeidreAmbre qui elle aussi a accompli un marathon, de lecture cette fois-ci, et qui a chaque semaine posté son avis sur sa page. Ses retours ont été précieux. Il y en a d’autres, bien entendu, je pourrais citer @TuLisQuoi, @ARRIBASNatalia, @Milena_Hime@Cultiste, @TheSFReader, Matthieu Vigouroux,  @oliviersaraja@paindesegle, il y en a tellement que j’en ai forcément oubliés, ne m’en voulez pas. Le Projet Bradbury a été une grande source de réjouissance pour moi, il est donc normal que j’aie des milliers de gens à remercier. Je remercie d’ailleurs également tous ceux qui n’en ont pas parlé, et même ceux qui en ont parlé en mal : on tire aussi de l’énergie de la critique, une autre sorte d’énergie, mais celle-ci n’est pas à sous-estimer pour autant. Inutile de s’appesantir là-dessus, bien sûr, mais tout est question d’équilibre.

J’avais promis un compte-rendu : le voici. On va essayer de faire dans l’ordre.

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caffeinating, calculating, computerating

Quelques chiffres

Le Projet Bradbury, c’est certes 52 nouvelles publiées pendant 52 semaines, mais d’autres chiffres sont à prendre en considération.

D’abord, le nombre de souscripteurs : vous avez été 109 à vous abonner au Projet Bradbury, ce qui est à la fois peu et beaucoup. Beaucoup, parce que ma carrière en est à ses débuts et qu’on ne peut pas bâtir un plan marketing sur le seul nom de Neil Jomunsi, sans compter que le principe même de l’expérience était un peu inhabituel : les « mécènes » (que leurs noms soient loués pour les siècles des siècles) recevaient, en échange de leur participation, un accès à un dossier en ligne que je remplissais à mesure que je terminais l’écriture des textes. J’y proposais l’intégralité des textes aux formats .epub et .mobi, et j’ai aussi ajouté quelques bonus en cours de route. J’ignore la proportion d’abonnés qui ont lu ne serait-ce que la moitié des textes pour lesquels ils ont souscrit et je ne le saurai sans doute jamais, mais ce n’est pas plus mal, je ne suis pas un grand fan des discours chiffrés en règle générale (c’est aussi pour cela que mon blog n’a pas de compteur de visites).

Certains lecteurs ont préféré acheter les textes au fil de l’eau, via l’iBookstore, Smashwords, Kobo , Youscribe ou Amazon, les librairies sur lesquelles les nouvelles ont aussi été publiées. Voici le palmarès :

  1. Apple iBookstore : 291 ebooks vendus ;
  2. Amazon : 280 ;
  3. Kobo : 111  ;
  4. Smashwords : 19 ;
  5. Youscribe : 12 ;
  6. Barnes & Noble : 3 ;

Total : 716 ebooks vendus.

Chose amusante, la progression des ventes à l’unité a augmenté au fil du temps (et sans doute à mesure que le Projet Bradbury était mieux référencé par les catalogues et les moteurs de recherche) alors que le nombre d’abonnements a connu une chute spectaculaire à partir du mois de novembre 2013. De fait, 85% des abonnements ont été souscrits dans les 3 premiers mois d’existence du Projet.

J’attribue cette tendance à la chronologie des médias (quelques articles sont parus au lancement, ce qui a sans conteste joué un rôle) et aussi à l’enthousiasme d’une poignée de lecteurs fidèles qui ont fait des pieds et des mains pour populariser l’initiative (qu’ils en soient encore remerciés). La lassitude et l’habitude aidant, les abonnements ont fini par décroître pour s’arrêter presque totalement, à de rares exceptions près, à partir de janvier.

STOP Snowing!

Je mesure la difficulté qu’il y a à maintenir l’enthousiasme autour d’une initiative si longue. Nous vivons une époque véloce où une information en chasse une autre, et je ne me faisais pas vraiment d’illusion, même si je n’ai pas pu m’empêcher d’être surpris par cette soudaine désaffection. J’imaginais, sans doute naïvement, que le projet gagnerait en notoriété et donc en nombre d’abonnés au fil du temps. On ne peut pas gagner à tous les coups. Les ventes à l’unité ne viennent pas compenser ce pseudo-manque à gagner, pas encore du moins, mais j’ai bon espoir de voir les ventes augmenter au fil des années, d’autant que les ebooks sont présents sur les librairies numériques pour de bon et que les lecteurs pourront encore les découvrir pendant longtemps. L’avenir nous le dira.

Dans un article intitulé Gagner sa vie avec ses mots, le métier d’écrivain, j’envisageais que ce crowdfunding improvisé et les ventes à l’unité pourraient, cumulés, subvenir à mes besoins (déjà à la base relativement restreints). Les deux premiers mois, j’ai même failli y croire, mais j’ai vite déchanté. Une initiative d’auto-édition, aussi originale soit-elle, n’est pas encore de mon propre point de vue (c’est-à-dire sans nom connu, ni stratégie marketing massive) viable sur le long terme, à moins peut-être de publier de l’érotique ou de la romance (ces deux secteurs d’édition connaissent des croissances fulgurantes et des chiffres de vente largement supérieurs aux secteurs traditionnels). J’ai donc continué de travailler à côté (je donne des cours de fabrication d’ebooks) et ma famille étant plus que compréhensive, j’ai plus ou moins réussi à joindre les deux bouts pendant l’année.

Le financement de la création est un enjeu crucial : sans ignorer les réalités inhérentes à internet (partage, copie illimitée, etc) et même en les utilisant en toute connaissance de cause (le Projet Bradbury est très rapidement passé sous licence Creative Commons afin d’en accélérer la diffusion), il est urgent de penser à des manières pérennes de subvenir aux besoins des artistes qui voient leurs revenus décroître d’année en année là où nous consommons de plus en plus de produits culturels. J’ai essayé, à mon échelle, de tester telle ou telle solution : je n’en ai pas trouvé de véritablement satisfaisante, ni de miraculeuse.

Le but pour 2014-2015 va donc être de VENDRE. J’ai de nombreux textes à faire publier, des romans inédits à soumettre aux éditeurs, et je compte bien essayer de générer des revenus d’écriture plus conséquents à partir de maintenant. Le Projet Bradbury était en quelque sorte mon starting-block. Maintenant que je me suis bien échauffé, je vais passer à la vitesse supérieure.

***

Inspire :)

Trouver l’inspiration

C’est une des questions qu’on m’a le plus souvent posées au cours des 12 mois qu’a duré le Projet Bradbury : “Comment tu fais pour trouver toutes ces idées ?” C’est assez amusant parce qu’il semblerait que ce soit une inquiétude largement partagée à la fois par les lecteurs, les auteurs et les spectateurs. D’ailleurs, c’était souvent la première question que les gens me posaient quand je leur expliquais en quoi le défi consistait. Je répondais la même chose à chaque fois : les idées n’ont pas pas du tout été un problème. Le plus dur, c’est de les transformer en histoires, puis de les retranscrire par écrit du début à la fin pour aboutir à un produit fini. Les idées, il suffit de regarder autour de soi : finalement, toutes les situations que nous vivons au quotidien peuvent se transformer en histoires. Mieux, elles sont des histoires. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder quelques épisodes de la série Seinfeld (“a show about nothing”).

Même si j’ai à deux reprises utilisé des rêves comme matériau principal d’une narration, je préfère de loin la technique du Et si… ? Un grand nombre de nouvelles écrites cette année partent de cette simple question, qui est également à l’origine de la plupart des histoires inventées depuis la nuit des temps. Et si un imposteur devenait un dieu vivant ? Et si les derniers survivants de l’humanité étaient des vampires en orbite autour de la terre, dans une capsule ? Et si une petite fille assassinée pouvait raconter son calvaire ? Et si on pouvait se promener dans les publicités comme dans une simulation 3D ? Etc etc.

Je tiens de nombreux carnets dans lesquels j’écris des bribes d’histoire à mesure qu’ils me viennent, quelquefois sans aucun sens logique. J’utilise également la fonction bloc-note de mon smartphone, assez utile quand je ne suis pas en mesure d’écrire à la main (même si ce dernier procédé a ma préférence). J’ai un fichier, sauvegardé régulièrement, dans lequel je note ces petits morceaux d’histoires, de contexte, quelques lignes d’un article scientifique, etc. J’expliquais l’autre jour que je note ces idées pas forcément pour les relire plus tard, mais pour les fixer dans ma mémoire. L’écriture manuelle est excellente pour fixer quelque chose dans ses souvenirs. Une fois que l’idée s’est nichée dans notre tête, on peut lui laisser le temps de mûrir, de se modifier, de disparaître pour réapparaître quelquefois sous une nouvelle forme. Par exemple, j’adore combiner deux bonnes idées pour en fabriquer une seule. Souvent, en associant des thèmes qui n’ont a priori rien à voir l’un avec l’autre, on obtient un résultat étonnant. L’exemple qui me vient tout de suite est celui de la nouvelle Pour Toujours. J’avais envie d’écrire une histoire de vampires — mais sans les poncifs romantiques du genre — et puis j’avais cette image qui me trottait dans la tête d’une capsule spatiale perdue en orbite autour du globe, dernière survivante d’une humanité éteinte depuis des siècles. Les deux idées se sont percutées dans ma tête : et si cette fameuse capsule abritait des vampires en stase éternelle ?  J’adore cette méthode. Elle me surprend toujours.

En résumé, les idées sont volatiles et capricieuses, mais elles sont nombreuses : elles flottent dans l’air et sont facilement atteignables pour celui qui tend le bras au bon moment. Avec le Projet Bradbury, j’ai acquis la certitude que si l’on est à court d’idées, c’est parce qu’on ne regarde pas assez autour de soi. Tout est là, prêt à être écrit. Il suffit d’être attentif. J’ai d’ailleurs encore de la matière pour écrire au moins 50 nouvelles supplémentaires. Certaines idées iront dans de futurs romans, car après avoir passé un an sur du format court, j’ai envie de m’épanouir sur des longueurs plus confortables.

Le principal défi a été de me surprendre moi-même en même temps que mes lecteurs, de m’attaquer à toutes sortes de thèmes avec lesquels je n’étais pas familier. Au début, j’ai sorti les idées qui me trottaient dans la tête depuis des années, mais il a vite fallu se renouveler. J’espère qu’au moins de ce point de vue, j’ai relevé le challenge. Ah, j’oubliais : il faut aussi lire beaucoup.

***

Clock

Motivation, gestion du temps et fabrication

Ces deux sujets ont été clairement les deux points les plus délicats du Projet Bradbury. Comme je l’avais expliqué dans l’un de mes premiers articles de blog, j’avais décidé de m’astreindre à un planning régulier : lundi et mardi, écriture, puis les jours suivants, corrections jusqu’au vendredi. Petit à petit, j’ai espacé la rédaction de la correction car je réalisais qu’un certain délai d’oubli était nécessaire pour avoir un regard plus ou moins objectif sur un texte. Evidemment, à si peu d’intervalle, on ne peut pas vraiment parler d’objectivité, mais l’idée était de s’en rapprocher au maximum. J’ai donc, au fil des jours, espacé ces deux phases pour finalement les faire basculer sur deux semaines : semaine A, j’écris le texte 1. Semaine B, j’écris le texte 2 et je corrige le texte 1. Semaine C, j’écris le texte 3 et je corrige le texte 2… etc. Ce rythme a plutôt bien fonctionné. Le tout était de se mettre à la table de travail.

Car quand on a 52 textes à produire, autant dire que la procrastination est un mot à bannir de son vocabulaire. J’ai éprouvé de la lassitude à de nombreuses reprises. Certaines semaines, je n’avais vraiment pas envie d’écrire, mais je me suis forcé en m’asseyant à mon bureau (ou plutôt sur la table de l’entrée, bizarrement, je n’arrivais pas à me sentir à l’aise dans le bureau) chaque jour. Se forcer est d’ailleurs un bien grand mot : une fois lancé dans le processus d’écriture, il était en général difficile de décrocher. C’est la fameuse technique du timer de Chuck Palahniuk : régler un minuteur sur une heure et écrire jusqu’à ce que ça sonne. Si à ce moment on a envie d’arrêter, pas de problème, mais la plupart du temps, on ne souhaite qu’une chose : continuer d’écrire. Se forcer est donc une solution que je conseille chaleureusement à tous ceux qui ne se sentent pas le courage de s’y mettre : ça fonctionne. La motivation est une non-question : il faut se motiver — même et surtout si on ne l’est pas —, sinon on n’écrit rien.

Evidemment, j’ai été contraint par de nombreuses obligations. Le planning est une bonne chose quand on peut s’y tenir, mais quand on ne peut pas, c’est plus compliqué de rattraper le retard. Certaines semaines où j’ai dû travailler à plein temps sur autre chose, j’ai donc été obligé de rédiger deux textes la semaine précédente. Je n’avais pas de textes d’avance, sauf en de rares occasion comme Noël ou des semaines de formation particulièrement chargées. Dans ce cas de figure, je me concentrais sur la correction le soir, mais le rythme était harassant. La dernière chose qu’on a envie de faire après une journée de travail éprouvante, c’est de corriger un texte de 40.000 signes.

Heureusement — et c’est une des conclusions majeures du Projet Bradbury —, plus on écrit, plus on gagne en aisance. Ce qui me prenait au début du projet 5 jours (écriture et correction comprises) ne m’en a bientôt plus demandé que 2 ou 3, si bien que je pouvais me concentrer sur des projets annexes tels que Nemopolis ou le Ray’s Day. C’est vraiment étonnant comme le cerveau s’habitue. En septembre, écrire 15.000 signes en une journée me paraissait déjà être une belle performance. Courant juin, je pouvais écrire 30.000, 40.000, voire 50.000 signes dans la journée. Certes, je terminais les sessions harassé, mais le résultat était là. Et ce n’est pas qu’une question de quantité : plus j’écrivais, mieux j’écrivais. À force de correction rapprochées dans le temps, mon vocabulaire s’est enrichi, mes tournures de phrases se sont améliorées, je faisais moins de répétition et j’abandonnais petit à petit les métaphores trop convenues. Une production intensive telle que celle-ci m’a, bizarrement, permis d’avoir du recul sur mon travail. Se relire sans cesse est désagréable, c’est sûr, mais c’est tout à fait formateur.

J’ai lu un livre tout à fait passionnant sur les bienfaits de la répétition : en accumulant des heures de pratique, le cerveau réalise certaines tâches avec plus de facilité. Les connexions sont plus solides, plus fluides, et les réflexes sont améliorés, qu’il s’agisse de sport de haut niveau, d’apprentissage ou de pratique artistique. Le tout est de ne pas laisser cette machine se rouiller. En effet, sitôt le rythme pris, je pense qu’il faut le maintenir à un niveau acceptable si on ne veut pas voir tous ses efforts réduits à néant. Je vais néanmoins prendre quelques vacances.

De façon d’abord imperceptible, puis de manière de plus en plus flagrante, j’ai véritablement senti mon écriture évoluer au gré de mes lectures. C’est une matière vivante, une projection de soi vers le papier ou l’écran, et le constater jour après jour m’a fait comprendre à quel point le style est quelque chose de subtil et qu’il ne tient pas à grand-chose d’en changer complètement. Constater progressivement et surtout soi-même le changement est une expérience vraiment incroyable.

Pour ce qui est des outils employés, je restais fidèle à mon bon vieux carnet Moleskine pour barbouiller mes bribes d’idées. Une fois que le pitch avait fait son chemin, je reprenais mes notes et créais une première version sur l’ordinateur (j’utilise le logiciel iAWriter). Une fois cette première version terminée, j’en créais une copie que je renommais tout bêtement « v2″, et que je corrigeais, etc. La plupart du temps, les nouvelles du Projet Bradbury ont nécessité quatre versions. Certaines ont été relues/réécrites jusqu’à six fois. Écrire, c’est réécrire, disait l’autre. Finalement, je reste assez proche du workflow papier, sinon que je le transpose à l’environnement numérique. iAWriter a une fonction d’export en .html qui me convient très bien. À partir de ce fichier, je peux très facilement créer une version ebook au format .epub. Pour réaliser mes livres numériques, j’utilise Sigil, un logiciel gratuit et open source formidable, le meilleur à mes yeux. J’avais créé une maquette, il me suffisait ensuite simplement de transposer le nouveau texte dans cette coquille vide pour gagner du temps. Ça, c’était la partie la plus simple du boulot.

Le fait d’instaurer une certaine régularité, un processus, m’a aidé à ne pas perdre pied. D’ailleurs, dès que je m’en éloignais un peu, j’étais vite en panique. Heureusement, un peu d’improvisation n’a jamais fait de mal à personne.

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KISS ME KATE - 2014 Monomoy Theatre

Narration et dramaturgie

Écrire beaucoup, quelquefois plus que de raison au risque de me perdre dans mes différents chantiers, n’aura pas été profitable que d’un point de vue strictement physique (par là, j’entends les automatismes, l’entraînement) : le Projet Bradbury aura été également l’occasion d’approfondir la vision que j’avais des histoires et de la manière de les raconter.

Même si j’ai toujours lu depuis tout petit, mes bases formelles de dramaturgie m’ont été inculquées quand je suivais mes études de cinéma, et particulièrement pendant les cours de scénario. J’ai longtemps été fasciné par les structures de narration : introduction, développement, climax, résolution, découpage en actes, ont été longtemps des moteurs autant que des béquilles pour moi. L’attrait qu’offre une structure prédécoupée est indéniable : il suffirait, à en croire certains partisans de la narration mathématique, de placer les bons éléments aux bons endroits pour fabriquer une histoire qui se tienne du début à la fin. Malheureusement, les choses sont un peu plus compliquées, et si durant mes dix premières années d’écriture j’ai accordé une grande importance à ces mécanismes, cette obsession a eu tendance à se diluer au virage de la trentaine au profit de narrations plus souples, moins segmentées, quelquefois plus originales aussi. Le Projet Bradbury a été un catalyseur de réflexion sur ce point précis.

La nouvelle obéit à ses propres règles : le truc, c’est que ces règles changent à chaque nouveau texte. Une histoire est un univers clos, même s’il se raccorde par différents biais à d’autres informations et d’autres narrations : c’est un oeuf dans lequel on doit édicter toutes les règles de A à Z. Tout doit y passer, rythme, mode de narration, personnages, interactions, lois physiques, il s’agit à chaque fois de rebâtir un univers qui se tienne tout en gardant sa propre voix. À aborder différents thèmes et à utiliser différents modes de narration (première personne, narrateur omniscient, semi-omniscient, etc), se détachait petit à petit ce que j’ai finalement identifié comme ma voix, l’élément commun entre toutes les histoires, un certain ton, un certain rythme, qui font qu’une nouvelle devient une de mes histoires personnelles. Bien sûr, certains thèmes se recoupent : ainsi, j’ai remarqué que j’avais une forte tendance à raconter des histoires entre parents et enfants. La thématique du passage de flambeau, de la vieillesse confrontée à la jeunesse, du gouffre qui nous sépare et nous rassemble entre générations, est ainsi abordé dans bon nombre de mes textes. C’est intéressant parce que ça en dit long sur mes obsessions. L’amour romantique n’est presque pas abordé, par exemple. J’ai remarqué aussi que j’ai beaucoup parlé du fait d’être perdu, seul, décalé dans un univers auquel on ne comprend rien. Mes personnages sont souvent en léger décalage, et c’est ce qui fait aussi qu’une histoire devient une histoire, en usant de ce décalage nécessaire à toute narration. Il y a bien évidemment aussi la mélancolie de l’enfance que je partage avec Bradbury et dont j’ai usé et abusé ; et la difficulté de communiquer les uns avec les autres (qui rejoint la solitude). Il y en a sans doute d’autres que je n’ai pas identifiés.

Influencé par Bradbury, j’ai eu tendance à avoir la métaphore facile au début du Projet, avant de lever un peu le pied et, petit à petit, d’essayer de m’en détacher (trop de métaphore tue la métaphore). J’ai identifié cette tendance en moi à vouloir mettre en images les sentiments, et j’ai essayé d’alléger cette propension qui devenait pénible à la lecture. J’ai souvent lu qu’avec le temps, le vocabulaire s’allégeait. Il y a ce besoin de réduire les artifices, de trouver le mot juste pour le bon sentiment ou la bonne couleur : la langue française dispose d’un riche éventail de nuances et les utiliser à propos est la moindre des politesses. Je ne saurais trop conseiller l’emploi d’un dictionnaire de synonymes, et même d’un dictionnaire tout court, en permanence. Lire beaucoup aide à enrichir sa palette personnelle : dès que je tombe sur un mot que je ne connais, j’essaie d’en apprendre la définition et, si possible, de le réemployer dans un texte aussi vite que possible. L’usage direct favorise l’apprentissage dans mon cas, je pense que ça s’applique aux autres aussi.

À vivre en permanence en compagnie de personnages de fiction, on finit par s’interroger non plus sur leurs seules motivations, mais aussi sur leur essence. Même si j’ai lu énormément tout au long de l’année, deux lectures m’auront particulièrement marquées sur ce point précis.

D’abord, Screenwriting 101 de Film Crit. Hulk (qui tient par ailleurs un blog remarquable sur le cinéma, malheureusement plus beaucoup alimenté).  Dans ce petit compendium accessible à tous (pour peu que vous lisiez l’anglais), l’auteur démontre, entre autres, à quel point il est essentiel de bâtir des personnages cohérents (dans le sens cohérents avec eux-mêmes, pas forcément vis-à-vis du monde dans lequel ils évoluent) afin de leur insuffler la vie nécessaire à la suspension de l’incrédulité du lecteur et/ou du spectateur. Je ne saurais trop en conseiller la lecture à tous les écrivains et scénaristes, qu’ils soient des professionnels confirmés ou des débutants. Construire un personnage est une tâche plus ardue qu’il n’y paraît et tout à fait essentielle : car la définition d’une histoire, c’est “ce qui arrive aux personnages”. Tout découle de la construction des personnages et de la manière dont ils interagissent avec l’univers qui les contient. Pourquoi faire tant de cas d’une apparente évidence ? Parce que justement, ce n’est pas une évidence. Beaucoup d’histoires sont construites à l’inverse de ce principe élémentaire, c’est-à-dire à partir d’une univers dans lequel les personnages ne font que subir les évènements qui les propulsent vers la suite de la narration. Selon l’auteur, les personnages doivent être proactifs en permanence, être les seuls moteurs de décision : ce sont eux qui font avancer l’histoire, par leurs décisions irrévocables. Et il n’y a que de cette façon que l’on peut susciter ce que nous cherchons tous pour nos écrits : l’empathie du lecteur.

Cette histoire d’empathie me tarabuste depuis des mois, et c’est là qu’intervient la deuxième lecture qui m’a bouleversée cette année, à savoir l’oeuvre de David Foster Wallace. Il y aurait trop à dire pour l’évoquer simplement dans ce compte-rendu, aussi vais-je me contenter de quelques lignes en attendant d’y revenir un jour plus en détail. Je connaissais déjà les écrits de DFW, j’avais même lu Le Roi Pâle il y a quelques années, ainsi que nombre de ses articles et textes courts. Le public le connait surtout pour son fabuleux discours This is Water, où il évoque justement l’empathie nécessaire à la construction de soi, et par extension à la construction des histoires.

L’empathie est la clef d’une histoire réussie, et pour cela, il n’y a qu’un seul moyen : faire en sorte que le lecteur, le spectateur, l’auditeur, s’identifie au maximum à ses personnages. J’ai redécouvert DFW cette année, car je pense que j’étais passé à côté autrefois et que j’avais besoin de le lire à ce moment pour que ses mots entrent véritablement en résonance avec moi. Ça a été le coup de foudre, un choc électrique, comme j’en avais eu autrefois pour Céline, Bradbury ou Lovecraft. Se mettre à la place des gens, se glisser dans leur peau, traquer leurs obsessions, leurs travers, mais aussi ce qui fait qu’ils peuvent être aimés malgré tout… Foster Wallace était un maître en la matière. Ses textes m’ont beaucoup inspirés sur la fin du Projet Bradbury, notamment dans l’emploi des dialogues que j’avais tendance à sous-utiliser, mais qui sont une arme redoutable de caractérisation des personnages. L’empathie, plus généralement, est un outil sous-estimé de création. Je réalise qu’en me mettant réellement à la place des gens, pas juste en imaginant furtivement ou en faisant semblant, qu’ils soient réels ou fictionnels, est un moyen rare d’atteindre une vérité qui m’échappait un peu jusqu’ici et dont je n’ai fait encore qu’effleurer la surface.

On m’a aussi plus d’une fois demandé, surtout dans le cadre de la nouvelle, si je connaissais ou pas la fin de mes histoires avant d’en commencer la rédaction. Pour tout dire, cela dépend de l’histoire et je n’avais pas de règle à ce sujet. Quelquefois, c’est la fin qui justifie toute l’histoire (une nouvelle dite à chute, où la fin vient illuminer sous un jour nouveau tout ce que l’on vient de lire) : j’ai utilisé ce principe notamment dans Onkalo, Chrono, Là-bas, En laisse, etc. D’autres fois c’est le chemin qui fait l’histoire : je pense par exemple à Sur la route, Pour toujours, Rideau… Souvent, c’est aussi un mélange des deux principes : on a une idée de la fin, mais on se laisse porter par l’écriture et les personnages pour voir si on aboutit bien à l’endroit prévu. Ça fonctionne convenablement pour la nouvelle. Néanmoins, je pense que le fait de se laisser voguer au gré du courant n’est pas toujours applicable dans des formats plus longs, à moins d’une intrigue très linéaire. D’une manière générale pour les romans et les films, on vous conseillera de connaître au moins la fin de l’histoire avant d’en commencer la rédaction. Mais encore une fois, les conseils des uns et des autres sont aussi faits pour ne pas être suivis, voire pour être pris complètement à contrepied. Il ne faut pas avoir peur d’essayer, de se tromper, de nager contre l’eau.

S’il y a une chose que ce marathon d’écriture m’aura appris, c’est d’essayer de nouvelles choses : ne pas avoir peur de changer de voix, ou du moins de la dissimuler, de la grimer, ne pas craindre de s’attaquer à un univers que l’on ne maîtrise pas (Bradbury se fichait totalement de la manière dont fonctionne une fusée, l’essentiel était qu’elle conduise ses personnages sur Mars pour un pique-nique), chercher la difficulté et la nouveauté pour ne pas s’ennuyer en rédigeant (l’ennui est un ennemi dangereux qu’il convient de chasser de toutes ses forces pour ne pas s’endormir sur la plume ou le clavier), sortir de sa zone de confort en s’inspirant des autres (nous sommes la somme de nos inspirations) et chercher sans cesse à se transformer. Plus j’en apprends, plus je réaliser à quel point il y a encore tellement de choses à apprendre, à voir, à comprendre, à attraper. Nous ne savons presque rien, vraiment, presque rien. On ne finit d’apprendre qu’avec la mort.

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Rank

Le blog : un point d’ancrage nécessaire

J’en étais déjà persuadé, mais le projet Bradbury a été l’occasion de vérifier à quel point le blog est un outil de travail indispensable aujourd’hui pour tout écrivain qui se respecte. Bien sûr, Actualitté a hébergé un blog temporaire permettant au Projet Bradbury de bénéficier du flux de Google Actus, mais je tiens aussi un blog personnel [page42.org] sur lequel j’ai eu tout le loisir de partager mes sentiments et mes réflexions sur divers sujets. Le blog est une manière de faire des gammes, de maintenir le rythme, de s’évader un peu du quotidien tout en continuant d’écrire. C’est aussi une manière de susciter la réflexion, de remuer un peu le couteau là où ça fait mal. Le blog m’a plus d’une fois servi à fixer ma réflexion sur un sujet donné, en particulier autour des problématiques que soulève internet à l’heure de la connexion globale et du partage généralisé. Je pense que c’est plutôt une qualité : je n’arrête jamais ma réflexion. Je n’ai pas spécialement d’idées préconçues et je change volontiers d’avis si on me prouve que j’ai tort. Je sais dire que je ne sais pas, et le blog me projette en permanence vers l’extérieur, vers les autres gens, les autres pensées. C’est un processus salutaire. Pouvoir fixer sa réflexion à un instant T, reprendre ses textes, se contredire quelquefois, effacer, reprendre, est l’un des nombreux privilèges du numérique.

Grâce au blog, j’ai pu poser de nombreuses questions épineuses à mes lecteurs, et leurs retours ont été autant de balises précieuses sur le chemin.  Par exemple : écrire est-il un métier ? Le piratage des oeuvres est-il réellement néfaste pour les auteurs ? Comment imaginer des moyens de financement alternatif, notamment grâce à Flattr et d’autres services du même genre ? Quelle est la place des Creative Commons dans tout ça ? Quelle est celle des bibliothèques ? En fait, sitôt que j’ai une question qui me retourne le cerveau, j’en profite pour écrire un article. C’est quelquefois brouillon, la réflexion est parfois bloquée, mais ça se tient globalement. C’est assez intéressant de se relire avec le recul, d’ailleurs. Il m’arrive souvent, à mesure que les mois et les années passent, de ne plus être d’accord avec moi-même.

Le Projet Bradbury a pour moi été l’occasion d’approcher le monde du libre et des financements alternatifs. Il y a, comme partout ailleurs, beaucoup de chapelles dans ce petit monde : certains sont extrémistes, d’autres plus pondérés. Mais je suis du parti de considérer qu’il y a du bon à prendre dans tout et qu’il est idiot d’opposer des arguments d’autorité à ceux qui proposent des solutions alternatives ou qui veulent faire profiter d’une expérience. J’ai pu aussi expérimenter les tensions entre monde du papier et monde du numérique, une attitude que je ne comprends pas dans la mesure où nous avons chacun des choses à nous apporter mutuellement et que c’est justement dans une période de crise telle que celle-ci que toutes les bonnes volontés devraient se retrouver. Mais les lignes de front sont crispées et ne bougent pas beaucoup. J’essaie de faire le grand écart entre les deux univers, ce n’est pas toujours facile. Je reste convaincu que papier et numérique sont complémentaires, mieux, que s’ils sont chacun convenablement employés, ils ne se cannibaliseront pas. Mais quelquefois, la guerre fait tellement rage que j’ai l’impression de prêcher dans le désert. D’ailleurs, je ne prêche même pas : je poursuis mon petit chemin en racontant ce que j’en pense à qui veut bien l’entendre.

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Bilan physique

Le Projet Bradbury n’a pas seulement été éprouvant pour ma petite tête : en effet, à force de rester à ma table de travail et de tapoter mon clavier comme un forcené, j’ai pris cinq kilos. Je vais m’employer à les perdre sitôt que je retrouverai un peu de temps libre et d’énergie. Mal au dos, céphalées, tendinites à répétition, ont été également mon lot quotidien sur la fin du marathon. L’écriture est un sport ! Plus sérieusement, il convient de trouver un peu de temps pour pratiquer une activité physique : marche, course, natation… N’importe quoi pourvu qu’on se bouge ! Il est également bon pour l’inspiration de s’aérer l’esprit de temps en temps. Écrire, c’est aussi ne pas écrire.

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The Ray Bradbury Tree

En résumé

J’ai écrit 52 nouvelles et je suis plutôt content. Bien entendu, tous les textes ne se valent pas. Il y en a même certains, comme Carte Postale, que je trouve franchement ratés. Ça faisait aussi partie de l’expérience, cette possibilité de se tromper, de foirer, d’allonger un texte qui méritait d’être plus court ou de traiter une histoire trop brièvement là où il aurait fallu un développement plus conséquent. Je ne crois plus vraiment aux formats standardisés, même si je m’étais dès le départ fixé un objectif de 40 à 50.000 signes pour chaque texte (pour des raisons de prix, car j’ai pu remarquer qu’en dessous de 30.000 signes, de nombreux lecteurs se sentent floués d’avoir acheté, même à 0,99€… mais c’est une autre histoire. Ne devrait-on pas d’ailleurs penser non pas en terme d’ebook, mais en terme d’histoire ? Quel est le prix d’une histoire ? Coûte-elle moins cher qu’un café ? Plus cher qu’un paquet de cigarettes ?). Au final, les nouvelles oscillent entre 30 et 40.000 signes, ce que je trouve plutôt raisonnable. Je n’ai pas vraiment compté les signes, je me suis contenté de me laisser porter par l’histoire, d’attendre de voir ce que les personnages voulaient bien me raconter. Bien sûr, j’ai quelques textes préférés. Je vous en livre quelques uns (sans que cela fasse office de classement, surtout pas) : Là-bas, Echo, Rydstonberg, En laisse, Pour toujours, Ghostwriter, Spot, L’Oeil des Morts, Hacker, Inside Sherlock, Yokai, Toreador, Alexandria, Kindergarten… en fait, à relire les titres pour établir cette liste, je réalise que j’ai aimé écrire la plupart de ces 52 textes et qu’il est difficile de choisir parmi eux. Si je devais choisir seulement une, ou même trois de ces nouvelles, je serais bien embêté. Le plus simple, c’est peut-être que vous fassiez votre propre classement.

J’aimerais bien trouver un éditeur pour que le Projet Bradbury prenne vie sur papier. Peut-être pas en intégralité (ça ferait un sacré annuaire), mais peut-être une sélection à laquelle vous pourriez participer. Ce qui serait chouette, l’un dans l’autre, puisque la version numérique, avec l’intégralité des textes, deviendrait complémentaire de la version papier. Je tiens à cette complémentarité entre les univers et les supports.

Bien entendu, j’espérais en lançant une telle initiative soulever un minimum d’enthousiasme. Ce projet, au regard du monde de l’édition et de la publication sur le net, n’aura pourtant été qu’un épiphénomène… et c’est très bien comme ça, parce que le Projet Bradbury aura aussi été une formidable manière de faire le point sur moi-même, d’affronter mes démons et de formuler une bonne fois pour toutes ce que je veux pour demain. Il m’aura également convaincu que j’étais fait pour ce métier — ou plutôt que je voulais être fait pour ce métier — et que je désirais par-dessus tout poursuivre cette expérience, peut-être sous d’autres formes, d’autres médiums, avec d’autres partenaires. Il aura surtout réussi à cristalliser, le temps de quelques mois, une petite communauté de fidèles, pas grand-chose, quelques dizaines de personnes qui m’ont suivi, lu et épaulé quand j’en avais besoin. Car c’est là, je trouve, la grande force du numérique (peut-être la seule véritable) : il nous fait entrer en communication les uns avec les autres. Il nous rapproche, nous oppose quelquefois, mais toujours crée l’interaction en fragilisant les coquilles dans lesquelles nous nous enfermons.

Pendant 52 semaines, j’ai écrit. Quoi de plus solitaire que l’acte d’écrire ? Pourtant, pendant 52 semaines, je n’ai jamais — jamais — été seul un seul instant. Toujours, j’ai été accompagné. C’est sans doute l’une des plus belles choses, une des plus émouvantes aussi, que je retiendrai de ce Projet Bradbury.